25 jan 2000 — Quels sont les vrais enjeux de la plainte contre les sites ?
dvdfr.com a posé la question à plusieurs personnalités - de
Eric S. Raymond à Meryem Marzouki. Voici leurs réponses
Nous avons posé la question suivante à plusieurs personnalités : “Quel est - à
votre avis - l’enjeu central de la procédure lancée par DVD CCA ?” Voici les
réponses :
Eric S. Raymond
L’un des pères du GNU. Son livre “The Cathedral and the Bazaar” a convaincu
Netscape à publier le code source de son browser dans le domaine public.
Il n’y a pas un, mais trois enjeux distincts :
- Est-ce que le droit de disséminer le code source d’un logiciel rentre
dans le cadre de la libre expression, et donc il se doit d’être protégé
contre les interférences du gouvernement ou des groupes privés ?
- Est-ce que les consommateurs ont le droit de faire des copies et
des transcriptions, pour leur usage privé ?
- Est-ce que les développeurs ont le droit de décompiler des logiciels
propriétaires, pour fabriquer d’autres programmes, qui permettront
d’assurer une interopérabilité avec des formats et des protocoles
fermés ?
Selon la loi des États-Unis, la réponse est OUI pour chacune de ces trois
questions (avec cependant des alinéas sur le point 3.). Le DVD CCA essaie
d’inverser ces précédents, en clamant à droite et à gauche la question du
piratage. Je ne crois pas qu’ils vont gagner, car le système de protection
contre le piratage du DVD était totalement inefficace bien avant que le CSS
ait été craqué.
Cyril Amsellem
Webmaster de DVD Area,
l’un des 72 sites Web cités par la plainte du DVD CCA. Il est le seul citoyen
français cité “directement” (pas en tant qu’anonyme) dans les dossiers de
l’accusation.
Tout comme le MP3, il y a quelques temps, le DVD est aujourd’hui sur le devant
de la scène. Je comprends parfaitement l’attaque du MPAA contre le logiciel
DeCSS qui menace plus ou moins l’industrie du DVD (même si cela reste à
prouver), mais ce que je rejette est la méthode utilisée par ces grandes
Majors. Le dossier d’accusation que j’ai reçu fait plus de 1200 pages et
le tout est incompréhensible pour le commun des mortels, la seule chose
que j’ai bien comprise c’est le fait d’être accusé pour avoir posté un
logiciel qui n’est pas de moi.
Pour moi, l’objectif de cette accusation est de stopper la prolifération de ce
logiciel qui, il est vrai, pourrait faire beaucoup de mal au DVD dans la
mesure ou la copie de ce média deviendrait financièrement accessible ce qui
actuellement n’est pas vraiment le cas (un graveur de DVD coûte une petite
fortune et le support vierge 2 fois le prix d’un film original !). L’objectif
du MPAA est principalement de faire peur au webmasters par des méthodes plutôt
musclés, mais cela n’est pas vraiment la bonne chose à faire car d’une part
cela ne fait qu’amplifier le phénomène et d’autre part le MPAA se met lui-même
dans une situation d’échec (le juge a refusé en première instance leur demande
de fermeture des 72 sites web proposant le logiciel) et si il venait à ce que
la MPAA perde le procès en intégralité cela ne ferait que rendre les
webmasters plus forts. Bref, leur démarche est à mon avis inutile et
peu réfléchie.
Je ne pense vraiment pas qu’il y ait d’enjeux plus poussés, car le MPAA n’a
rien à gagner dans ce procès et nous non plus. Pour ce qui est de mon site,
j’ai retiré le logiciel et je ne le remettrai pas, et ce même si il venait à
ce que le MPAA perde. Mais j’attends avec impatience la réponse du juge a leur
deuxième plainte qui sera traitée prochainement.
PS : A titre d’information, un logiciel nommé dvdrip et qui permettait la
copie d’un DVD sur le disque dur, est sorti plusieurs mois avant DeCSS, et
personne n’en a parlé. C’est juste pour te dire le caractère très médiatique
de cette affaire (le fait en plus que l’on dise que c’est un enfant de 14 ans
qui a réussi l’exploit, chose totalement fausse, a renforcé le tout).
Je te remercie également de nous donner la parole, car peu de personnes sont
prêtes a nous écouter (et je ne te parle pas des avocats du MPAA, qui ne
répondent même pas a mes mails…).
Tom Vogt
Webmaster de Lemuria, l’un
des 72 sites cités par la plainte du DVD CCA. Il est devenu depuis l’un des
organisateurs de la défense.
Il y a un point qui a été largement ignoré par la plupart des médias. Les
vrais enjeux de l’affaire sont beaucoup plus subtils que la “protection contre
les copies pirates”, sur laquelle s’appuie le DVD CCA. Il est fort probable
qu’ils en sont conscient, et ils essaient de le cacher en portant plainte à
droite et à gauche, avant que quelqu’un s’aperçoit du bluff.
Tu vois, le CSS est la barrière obligée à franchir, pour rentrer dans le
marché des lecteurs de DVD. Tu es à la tête d’une petite entreprise ? Tu
veux commercialiser un lecteur de DVD ? Hé bien, demande une licence au DVD
CCA et une clef CSS, sinon tu es out. Et s’ils ne t’aiment pas, tu n’as pas le
droit de rentrer dans ce marché.
Bien sûr, le DVD CCA ne veut pas que ça se sache, car la notion de
restreindre l’accès à une technologie à un certain groupe de personnes est
incompatible avec notre culture. Tu imagines le scandale public si, pour faire
un exemple, une cure pour le SIDA était accessible uniquement aux femmes de
race blanche ? Mais puisque le DVD est beaucoup moins important qu’une cure
contre le SIDA, et puisque ce système n’as pas une perception publique aussi
universelle, le DVD CCA se réfugie derrière la notion du piratage, en espérant
que personne ne s’aperçoive de ce détail.
Presque tout le monde impliqué dans l’affaire sait que ce cas n’a strictement
rien à voir avec le piratage, mais au contraire il a tout à voir avec le
contrôle du marché des lecteurs de DVD. Il y a eu des “rippers” de DVD depuis
bien avant le DeCSS, sans mentionner le fait que le coût du stockage d’une
copie pirate (9 Go sur un disque dur, ou sur plusieurs CD) est tout à fait
prohibitif. Par exemple, une copie pirate sur plusieurs CD coûte beaucoup plus
cher du prix du disque original !
Toute cette histoire du piratage n’est qu’une blague, et tout le monde peut
s’en apercevoir, car leur plainte s’appuie sur la violation des “secrets
d’entreprise”, et non pas sur la notion de copyright. Ils ne veulent pas tuer
le piratage. Ils veulent simplement cacher leur linge sale.
Erich Moechel
Membre de Quintessenz et
l’initiateur d’une pétition internationale contre les dérives du procès DeCSS
Quintessenz a commencé à organiser le support international entre les membres
du GILC (Campagne Internationale pour les Libertés sur Internet) pour des
raisons évidentes.
Les actions intentés par les lobbies DVD CCA et MPAA, visant à empêcher des
discussions techniques (par exemple, les démonstrations des énormes
vulnérabilités du système de cryptage du CSS), pourraient avoir un impact
sérieux sur la liberté d’expression sur le Net.
Dans ce cas, des programmeurs pour Linux ont discuté des moyens et des
faisabilités pour autoriser la lecture des DVD sous Linux, car l’industrie
du DVD avait refusé de fournir des drivers ou le moindre support. Leur seul
but a donc été de créer une interopérabilité entre des logiciels, en
s’appuyant sur la notion du désassemblage, qui est légale même aux États-Unis
lorsqu’elle satisfait cette prérogative.
Nous avons vu que les organismes qui se battent pour les droits civils dans le
Net, et les mouvements pour le logiciel libre dans le monde, partagent les
mêmes idées pour la liberté d’expression. Toutefois, il n’y avait pas des
vrais liens entre les uns et les autres. A ma connaissance, notre motion
représente la première campagne d’envergure mondiale, qui regroupe les
revendications des différents groupes et les converge vers un but commun.
La plupart des lois mondiales autorisent les consommateurs de fabriquer une
copie privée de n’importe quel produit acheté par des moyens légaux (CD Audio,
CD-Rom, cassettes audio et vidéo, disques vinyle, etc.). Mais dans ce cas,
l’industrie a empêché cette possibilité depuis le début du DVD.
Meryem Marzouki
Co-fondatrice et l’une des directrices
d’ IRIS (Imaginons un réseau Internet
solidaire), une association très réconnue en France qui se bat pour les droits
civils et l’égalité des chances sur Internet.
La motion des membres de GILC (Global Internet Liberty Campaign) met l’accent
sur la liberté d’expression, en l’occurrence le droit de publier des
informations et de discuter librement d’une question ou d’une autre. Elle
insiste aussi sur le fait qu’il n’y a pas de responsabilité éditoriale à
assumer lorsqu’on indique simplement un lien sur un site. C’est un premier
enjeu, très important, mais il n’est pas spécifique à l’affaire DVD-CCA.
Le deuxième enjeu est la question économique : les sociétés représentées par
la DVD-CCA veulent imposer l’utilisation de matériels et logiciels qui sont
financièrement sous leur contrôle, et imposer de ce fait des prix
artificiellement élevés. C’est un exemple supplémentaire pour montrer une fois
de plus que la “concurrence loyale qui permet de faire baisser les tarifs”
n’est qu’un leurre. Dans ce domaine comme dans d’autres, on assiste au
contraire à des fusions et des alliances, pour le seul profit de ces sociétés.
Ce deuxième enjeu est aussi important que le premier.
Le plus intéressant dans cette histoire, à mon avis, est la démonstration de
l’utilisation de la propriété intellectuelle dans une logique uniquement
mercantile. Encore une fois, ce ne sont pas les oeuvres ni les auteurs que
l’on protège, mais les investissements - ce qui est légitime - et surtout
leur rentabilité maximale. On ne protège pas les contenus, mais les contenants.
En bref, c’est l’industrie du cinéma qui réagit. Il se passe plus ou moins
les mêmes choses avec l’industrie du disque. Et des fusions importantes comme
celles de AOL et Time Warner, qui s’étend maintenant à EMI, ne vont faire
qu’accentuer cette tendance. A chaque fois, le procédé est le même : on hurle
au piratage, alors qu’il ne s’agit pas de cela, pour mieux renforcer et
orienter la législation vers une protection des intérêts financiers, plus que
des intérêts des auteurs.
Ce qui me préoccupe est que ça marche : en France, par exemple, les récents
débats au Sénat au sujet de la responsabilité des fournisseurs d’accès à
Internet ont montré que certains sénateurs privilégient les intérêts
commerciaux sur les libertés publiques, et font adopter des dispositions
qui nient la démocratie.
Références
Voici quelques références additionnelles :
Site d’IRIS
Dossier de loi sur la liberté de communication (responsabilité des fournisseurs
Motion GILC sur DVD-CCA (en Français