Le Combat dans l'île (1962) : le test complet du Blu-ray

Réalisé par Alain Cavalier
Avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant et Henri Serre

Édité par Gaumont

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Le 10/09/2020
Critique

Premier long-métrage, peignant des héros et une France de 1961 déchirés par la guerre d’Algérie : un style ample et rigoureux.

Le Combat dans l'île

France, Paris 1961 : Clément, militant de l’OAS pro-Algérie française et fils d’un riche industriel, croit avoir assassiné le militant communiste pro-indépendantiste Terrasse. Il se cache dès le lendemain chez son ami d’enfance Paul, un imprimeur lettré qui vit retiré en province. Clément est accompagné par son épouse Anne, une ancienne actrice allemande qui a abandonné, à regret, la scène. Paul sympathise immédiatement avec Anne mais il ne tarde pas à comprendre que Clément est l’auteur de cet attentat qu’il réprouve. Clément est contraint de s’exiler suite à une dénonciation. Il revient clandestinement, après avoir retrouvé puis exécuté le traître. Anne devient alors l’enjeu amoureux d’un duel à mort que Clément contraint Paul à accepter.

Le Combat dans l’île (Fr. 1962) d’Alain Cavalier forme rétrospectivement un diptyque naturel avec L’Insoumis (Fr. 1964) : thématiquement puisque leur action se déroulent la même année 1961 et parle de la Guerre d’Algérie; esthétiquement puisque tous deux sont photographiés en écran large N&B. Les deux titres racontent l’itinéraire tragique et violent d’un membre de l’O.A.S. : qu’il s’agisse du civil ayant suivi un entraînement para-militaire, joué par Jean-Louis Trintignant en 1962 ou du légionnaire déserteur joué par Alain Delon en 1964, l’histoire est aussi l’occasion d’une peinture, ample et pointilliste à la fois, de la société française de 1960.

Le Combat dans l'île

Le Combat dans l’île en restitue un portrait à la fois distant et intime : des fumeurs s’y donnent poliment du feu d’une voiture à l’autre lorsqu’ils en ont l’occasion à la faveur d’un feu rouge ou d’un ralentissement de la circulation; le fugitif Clément se rend au défunt cinéma Cinéac-Montparnasse (hélas filmé fragmentairement, sans qu’on puisse voir l’affiche du film programmé : la seule chose qu’il y visionne sont des actualités sur la première naissance d’un bébé éléphant au zoo de Hambourg) tandis que Anne passe devant l’affiche d’une adaptation française de Les Oiseaux : chronologiquement, ce ne sont bien sûr pas ceux du film fantastique d’Alfred Hitchcock (USA 1963) mais ceux de la comédie zoologique grecque antique d’Aristophane. Ces trois indices (il y en d’autres) semblent suggérer que la représentation comme la société de la représentation (en 1967, Guy Debord la dénommera plus populairement bien que non moins philosophiquement la « société du spectacle ») passent toutes deux à côté de la réalité. Cette ironie glacée ne contredit pas le tragique immanent à l’action : une victime ignorante donne du feu à son possible bourreau; un homme recherché par la police visionne d’absurdes informations en toute tranquillité au coeur de Paris; Anne devenue l’enjeu d’un destin cruel passe devant l’affiche de l’adaptation contemporaine d’une comédie antique. Signes auxquels la mise en scène ajoute la voix du narrateur Jean Topart, aisément reconnaissable par le spectateur de 1961 qui se souvenait très bien que Topart avait joué des classiques de la tragédie anglaise et française (Shakespeare et Racine, en l’occurrence) pour l’ORTF, un ou deux ans plus tôt.

Le Combat dans l'île

L’influence formelle des cinéastes Robert Bresson (*) et Louis Malle (**) est repérable dans l’écriture comme dans la mise en scène du Combat dans l’île : une structure de l’histoire commentée en voix-off, une narration oscillant entre style direct et style indirect, une mise en scène précieuse et techniquement souvent sophistiquée, une construction temporelle assez complexe mais ne reculant pas, lorsqu’il le faut, devant la simplicité d’une violence graphique efficace et directe. Le feu couve constamment sous la glace et il arrive qu’il y fasse parfois franchement irruption, sur le fond comme sur la forme. Excellent casting : peut-être le meilleur rôle d’Henri Serre et certainement l’un des meilleurs de Jean-Louis Trintignant. Romy Schneider surjoue parfois un peu mais ce rôle de femme fatale en vedette constitue néanmoins une étape décisive dans sa filmographie (***). Le résumé de scénario (provenant très probablement du synopsis du dossier de presse original) mis en ligne par Unifrance Films, l’organisme officiel de promotion du cinéma français à l’exportation, est intéressant car il pose une question d’histoire du cinéma : il comporte, en effet, une section invisible dans le montage actuel, à savoir le voyage de Paul à Rome, au cours duquel il apprenait que Anne était une comédienne médiocre que Clément avait arrachée à une vie de scandales. Section jamais filmée car elle ralentissait trop l’histoire ou bien faute de budget (il s’agit d’un premier long métrage) ou bien filmée mais coupée au montage parce qu’elle ne donnait pas satisfaction au cinéaste ?

Au total, Le Combat dans l’île s’avère aussi difficilement classable en 1962 que le sera L’Insoumis en 1964 : ils relèvent respectivement non seulement du film policier et du film de guerre mais encore du film politique, du drame psychologique et du documentaire sociologique. Ces perspectives multiples - gage de richesse - sont, dans les deux cas, unifiées : gage de rigueur.

(*) Alain Cavalier avait assisté au tournage de Un Condamné à mort s’est echappé (Fr. 1956) de Robert Bresson, dont la mise en scène pointilliste l’avait impressionné.

(**) Louis Malle, ici crédité superviseur technique et dont Cavalier avait notamment été l’assistant sur Ascenseur pour l’échafaud (Fr. 1957), lui prêta son appartement comme décor pour les séquences parisiennes censées se dérouler dans celui de Anne et Clément.

(***) Romy Schneider avait déjà entamé ce virage dramaturgique en tenant la vedette féminine aux côtés de Lili Palmer dans Jeunes filles en uniformes (RFA-Fr. 1958) de Geza Radvanyi, « remake » en couleurs du film homonyme N&B (All. 1931) de Leontine Sagan.

Le Combat dans l'île

Généralités - 4,0 / 5

1 Blu-ray 1980 x 1080 , encodage MPEG 4 AVC, multi-régions ABC édité par Gaumont, collection Gaumont Découverte, le 08 juillet 2020. Image N&B au format original 1.66 respecté, compatible 16/9. Son DTS-HD Master Audio 2.0 Mono VF + VF sous-titrée sourds et malentendants. Durée du film : 104 min. environ. Suppléments : Présentation par Philippe Roger (16/9, VF) + Bande-annonce (16/9, VF).

Bonus - 3,0 / 5

Présentation par Philippe Roger (durée 35 min. environ, 16/9 couleurs, VF, 2019) : uniquement illustrée par des extraits du film de référence (donc ne surtout pas la visionner avant lui, en dépit de son appellation) elle situe bien le titre dans la filmographie du cinéaste (du « filmeur » comme se définit Cavalier, plutôt que « cinéaste » : auto-définition que Roger explique très bien) et analyse finement son esthétique, pointant avec raison certains plans ou certaines séquences. Je ne suis cependant pas vraiment convaincu par l’idée manichéenne que Roger considère comme le moteur esthétique du film, à savoir l’opposition qui serait symbolique entre Paul (le bien) et Clément (le mal). Je ne dis évidemment pas qu’elle n’existe pas mais Roger a raison d’y ajouter l’aspect documentariste : cet aspect induit d’ailleurs une certaine objectivité, par essence neutre, qui me semble s’opposer à l’idée précédente ou, du moins, la contrebalancer efficacement. Heureusement, Roger ne s’en tient pas à ce schématisme politique. Il nous apprend quelques utiles informations d’histoire du cinéma : le film fut tourné avec une caméra légère de documentaire et post-synchonisé alors que Cavalier préférait par la suite le son direct. Les séquences dans l’appartement de Clément furent tournées dans celui de Louis Malle dont Cavalier avait été l’assistant. Roger examine l’influence sur Cavalier des cinéastes Robert Bresson et Jean Grémillon. Sauf erreur, il évoque les problèmes du titre avec la censure française mais ne dit pas un mot de la mystérieuse séquence romaine, absente du montage final ou bien jamais tournée, alors que le synopsis d’Unifrance Films la mentionne pourtant. Le reflet du cinéaste et de sa caméra (invisible pour le spectateur à la vitesse de projection normale mais visible à la salle de montage en arrêt sur image) sur la vitre de la Citroën DS de Clément, constitue effectivement le poinçon du créateur sur sa création.

Bande-annonce originale (durée 3 min. 20 sec. environ, 1.66 N&B compatible 16/9, VF) : commentée par Maurice Garrel en voix-off, elle présente les trois personnages principaux tout en ménageant le suspense de l’intrigue. En bon état technique bien qu’en état argentique légèrement inférieur à celui du long-métrage de référence. Montée avec une ironie parfois brutale : Paul rassure Anne (« Tout se passera bien ») tandis que le plan suivant le montre frappé au visage en gros plan : tout ne se passe pas si bien que ça. Le commentaire note la métamorphose de l’actrice Romy Schneider, passant de la série autrichienne des Sissi à un rôle dramatique authentique mais il saute, ce faisant, une étape filmographique que la note n°3 (en bas de ma critique) remet en mémoire.

Ensemble sympathique auquel il manque une solide galerie affiches et photos d’exploitation pour obtenir une meilleure note. Dans le cas d’un classique du cinéma français, on est aujourd’hui en droit d’espérer non seulement ce genre de matériel mais encore la reproduction (numérique ou bien imprimée sur livret séparé) du dossier de presse de l’époque, la totalité du jeu des photos d’exploitation nationale affichées à l’entrée des salles de cinéma, la majorité des affiches nationales et internationales les plus belles. Ce ne devrait pas être l’exception (admirablement illustrée par l’excellent éditeur Coin de mire dont le travail est exemplaire) mais la norme.

Le Combat dans l'île

Image - 5,0 / 5

Format original écran large respecté 1.66 en N&B, compatible 16/9 : très belle copie argentique positive, en parfait état, de toute évidence retirée d’après le négatif. Direction de la photographie sophistiquée, signée Pierre Lhomme. Numérisation conciliant d’une manière équilibrée lissage vidéo et respect du grain, remarquable gestion des dégradés noirs-gris-blanc.

Son - 5,0 / 5

VF originale en excellent état et VF avec sous-titres pour sourds et malentendants, coloriés et intuitivement répartis en fonction de la répartition spatiale des locuteurs, comme toujours chez Gaumont. La belle musique de Serge Nigg m’a parfois semblé, l’espace de quelques instants seulement il est vrai, mais assez nettement tout de même, assez influencée par celle composée par Benjamin Fraenkel pour La Nuit du loup-garou (The Curse of the Werewolf, GB 1961) de Terence Fisher. Le film de Fisher était sorti à Paris le 04 octobre 1961, donc presque un an avant celui de Cavalier (sorti le 7 septembre 1962) ce n’est pas impossible. Il est aussi possible qu’il s’agisse d’une simple rencontre esthétique nullement consciente ni préméditée : la même époque engendrant souvent des inspirations similaires.

Crédits images : © Gaumont

Configuration de test
  • Téléviseur 4K LG Oled C7T 65" Dolby Vision
  • Panasonic BD60
  • Ampli Sony
Note du disque
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francis moury
Le 11 septembre 2020
Premier long-métrage, peignant des héros et une France de 1961 déchirés par la guerre d’Algérie : un style ample et rigoureux.

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