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BONNES FEUILLES : Peur par Dario Argento

Par Giuseppe Salza | Publié le | Mis à jour
BONNES FEUILLES : Peur par Dario Argento

Abreuvé de cinéma et littérature depuis l’enfance, le maître de l’épouvante raconte son histoire dans une passionnante autobiographie parue chez Rouge Profond

Ténèbres
Dario Argento sur le tournage de Ténèbres

Comment devient-on cinéaste ? Deux jeunes promesses de la caméra s’étaient rencontrés grâce à Sergio Leone, qui cherchait des idées pour une fresque western, et qui leur a appris le langage du cinéma à coups de séances et de masterclass sur un divan. Le premier était extraverti, et exhortait son camarade gringalet à prendre des kilos car il pouvait presque entourer son bras avec le pouce et l’index de sa main. Un peu plus tard, ils écrivirent en même temps les scenarii qui allaient changer leurs vies. Bernardo Bertolucci avait écrit l’adaptation du roman d’Alberto Moravia « Le Conformiste », qu’il réalisa en 1970 avec Jean-Louis Trintignant et Stefania Sandrelli. Dario Argento s’était inspiré aussi d’une source littéraire - une nouvelle de Fredric Brown - pour le scénario qui marqua ses débuts dans la mise en scène, L’Oiseau au plumage de cristal. Deux monstres sacrés qui ont révolutionné le cinéma italien.

Mondialement connu pour ses films et pour son esthétisme du meurtre, le réalisateur de Suspiria (1977), Les Frissons de l’angoisse (1975) ou Inferno (1980), est aussi une personne très discrète qui se livre peu dans les rares interviews. A ce titre, son autobiographie Peur, publiée en Italie en 2014, et le 15 février 2018 en France par l’éditeur Rouge Profond (!), remplit deux missions vitales : retirer le voile du mystère Argento, et dresser un portrait de la dernière décennie libre du cinéma transalpin avant l’âge de Berlusconi.

Cauchemars à l’italienne

La racine du cinéma vient peut-être de son enfance de « fils d’art » (son père Salvatore était producteur, et sa mère Elda Luxardo était photographe d’un célèbre studio de portraits), partagée entre une maison gigantesque remplie de livres qu’il dévorait assidument, et un atelier fréquenté par les actrices en vogue du Septième Art, les mêmes qu’il engagera beaucoup plus tard dans ses films lorsque plus personne ne voulait plus d’elles. Un jeune garçon sensible, très attiré et terrorisé par Edgar Allan Poe et Hamlet, et qui ne comprenait pas pourquoi tout le monde se passionnait par Blanche-Neige, alors que le personnage de sa mère était mille fois plus intéressant.

Par les liens familiaux, Dario Argento cotoie les Fellini et Alberto Sordi, mais il n’appartient pas au même sérail. Il découvre les classiques Universal de l’épouvante, il rencontre John Huston au culot et a un déjeuner mémorable avec lui, il défend John Ford à une époque où il était malvenu de le mentionner. L’autobiographie raconte ses premiers pas de critique de cinéma pour le quotidien de gauche « Paese Sera », et son désir d’écrire ses propres scénarios. Et aussi la complicité avec son père, avec qui il fonde sa maison de production, la Seda Spettacoli, et qui le met en position de force pour convaincre la Titanus à lui confier la réalisation de L’Oiseau au plumage de cristal.

L'Oiseau au plumage de cristal
L’Oiseau au plumage de cristal

Alerté par les techniciens de plateau qui ne comprenaient pas son style, le puissant studio transalpin voulait le virer… pour lui jurer un peu plus tard qu’ils n’avaient pas douté un seul instant de son talent lorsque L’oiseau devint un succès colossal au box-office. Argento est une étoile montante : en tournant back-to-back ses deux gialli suivants, il met en danger sa santé et ruine son mariage. Comme il l’écrit dans ses pages, professionnellement il a tout, et sur un plan personnel il n’a plus rien.

Chef de file du giallo et ensuite du cinéma horror transalpin, Dario Argento ne fréquente guère ses congénères, hormis une amitié fraternelle avec Mario Bava, son fils Lamberto, Luigi Cozzi et Michele Soavi. Le réalisateur voyage ou s’isole souvent du monde - il se terre pendant quelques mois dans un hôtel de Manhattan pour imaginer l’histoire d’Inferno. Pendant quelques années, il vit une histoire fusionnelle avec Daria Nicolodi, la star de Les Frissons de l’angoisse, avec qui il invente l’histoire des Trois Mères et le scénario de Suspiria.

Peur égrène également la passion de Argento pour la technologie - …qui écrit pourtant ses scénarios à la main ou avec une machine à écrire - son orgueil de père à diriger ses filles Asia et Fiore, son court séjour en prison, ou les adaptations de romans de Stephen King qu’il n’a jamais réussi à concrétiser. L’essentiel du livre est consacré à l’enfance et aux 20 premières années de la carrière de Dario Argento. De cette narration passionnante, on retient la double image d’un garçon sensible et complexé, et d’un géant du cinéma de genre. Une lecture essentielle pour celles et ceux qui préfèrent la méchante reine à la petite princesse blonde.


Peur, par Dario Argento
Publié le 15 février 2018
Éditeur : Rouge Profond, ISBN 9791097309053. 358 pages, 25 € 

 

Crédits images : © Rouge Profond, Wild Side

 

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