ACTUALITÉ

"La dystopie est déjà là..." : Interview de Jean-Pierre Andrevon

Par Giuseppe Salza | Publié le | Mis à jour
"La dystopie est déjà là..." : Interview de Jean-Pierre Andrevon

DVDFR voulait rencontrer l’écrivain de SF autour de son ouvrage sur les dystopies au cinéma et de la littérature. La réalité du confinement a démontré que, parfois, la réalité rattrape la (science) fiction…

le 19 septembre 1937, Jean-Pierre Andrevon est l’un des pères de la science-fiction française. Très prolifique (au moins 175 oeuvres et recueils), l’auteur de « Les Hommes-machines contre Gandahar », « Sukran » ou « Le Monde enfin » a publié aussi de nombreux polars, des BD et oeuvres pour la jeunesse. Chroniqueur historique du magazine « L’Écran Fantastique », Andrevon a publié 3 essais sur le cinéma de genre dont « Anthologie des dystopies : Les mondes indésirables de la littérature et du cinéma », paru le 20 février 2020 chez Vendémiaire. Nous l’avons interviewé par e-mail à propos de son dernier ouvrage, dans une réalité de confinement covid-19 qui a rattrapé la fiction.
 

⁃ Comment allez vous ? Comment vivez-vous ces journées d’enfermement ? Êtes-vous à la ville ou à la campagne ?

Il se trouve que je vis dans une maison particulière entourée d’arbres, sur la frange de Grenoble, un peu en hauteur sur le flanc de la colline appelée la Bastille. La maison où vécut Lionel Terray, d’où il est est parti un 19 septembre pour sa dernière course, et où j’habite depuis une cinquantaine d’années. Je suis très heureux de ce voisinage posthume. On peut donc dire que je suis un privilégié. Ceci dit, le cinéma mis à part, qui ne me manque même pas (les vidéos et la télé me pourvoient en films), ma vie n’a pas changé en cette période de confinement. Comment vit un écrivain ?  Devant son clavier d’ordinateur…

Jean-Pierre Andrevon

⁃ En tant qu’écrivain de SF, avez-vous remarqué comment « on s’installe » facilement dans un confinement global, que personne n’aurait imaginé il y a 3 mois ? Comment nos vies, les sorties au restaurant, au cinéma, dans les parcs, en librairie, dans les centres commerciaux, toutes les choses que nous faisions encore il y a quelques jours, sont si lointaines ?

L’homme, il faut croire, est un animal parfaitement adaptable, et je le suis plus que tout autre, étant d’un naturel plutôt fataliste. Évidemment, je ne parle que pour moi, mais il se trouve que j’ai vu des flics arrêter, menotter et embarquer des jeunes qui ne faisaient que se promener où stationner sur des bancs au soleil devant l’Isère. Cette incohérence me navre : lundi matin encore, à la radio, j’entendais Philippe Juvin, éminent épidémiologiste, dire qu’il était stupide d’interdire le jogging, activité où l’on ne risque rien, et surtout pas de contaminer autrui. 

Est-ce que l’on s’écarte du sujet ? Non, car une situation de crise, quelle qu’elle soit, entraine une réaction des gouvernants, quels qu’ils soient, pour notre bien, cela va de soi. Donc on nous enferme, on nous bombarde d’interdits, on nous contraint : la dystopie est déjà là. J’ai écrit il y a quelques temps (en 1979 - N.d.A.), et très récemment réédité, un long récit titré Les retombées. J’y traite d’une situation de catastrophe nucléaire non précisée, où je ne me mets pas tant l’accent  sur les risques sanitaires (l’irradiation) que sur les « retombées » sociales : l’armée, la police prennent le pouvoir et s’empressent de foutre les gens dans des camps et de fusiller les plus atteints. Aujourd’hui, on parle déjà de « choix » : laisser mourir sans soin les plus de 75 ans pour que les plus jeunes aient une chance de survivre. Brrr…

 

⁃ Votre livre Anthologie des Dystopies a forcément un goût spécial dans la période où nous nous sommes installés, et c’est sans doute la raison pour laquelle il faudrait le lire maintenant. Les dystopies sont des univers puissants dans la littérature, le cinéma, les séries TV et même le jeu vidéo (The Last of Us…). Quand avez-vous commencé à penser au livre et à organiser cette matière par thème ?

Depuis une petite dizaine d’années, sans laisser tomber la fiction, je me suis plutôt recentré sur les études -manière pour moi de plonger plus profondément dans les genres ou thèmes qui m’intéressent particulièrement, en remontant, en ce qui concerne les films en tout cas, au début du cinéma. Ça a commencé en 2013 avec 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction, dont la rédaction s’est d’ailleurs étalée sur 10 ans. Puis, en 2018, L’Encyclopédie de la guerre au cinéma, qu’a suivi un Tarzan, qui lui devrait paraître en juin 2020, si les événements n’en retardent pas la sortie. Les dystopies sont venues encore après. Et je travaille actuellement sur une autre étude du même genre, « Cataclysmes et catastrophes », autre thème familier à la SF et que j’ai également abordé dans mon œuvre de fiction (Le Monde enfin), ce qui est plus encore dans l’actualité immédiate. Le fait que Les dystopies soit publié très peu de temps avant la crise du covid-19 est évidemment pur hasard. Je n’irai pas jusqu’à m’en réjouir, car les librairies étant pour l’instant fermées, on ne peut pas se procurer le bouquin !

  

⁃ Les écrivains de SF sont-ils - aussi - des lanceurs d’alerte ?

Les écrivains de science-fiction, assurément. À condition d’explorer de manière réaliste les futur proches et possibles, en se bornant à donner un petit coup de pouce au présent. Les premiers textes, américains pour la plupart parlant d’écologie et de destruction de notre environnement datent du début des années 50. Pareil pour ce qui est du nucléaire. Est-on entendu ? A-t-on une utilité quelconque ? Je me suis souvent entendu dire : « Mais pourquoi êtes-vous si pessimiste ? » Question à laquelle je réponds : « Je ne suis pas pessimiste mais lucide, les chiffres parlent pour moi ». En revenant, à travers les lectures et le visionnage des films sur ce qu’ont écrit et filmé auteurs et réalisateurs sur le sujet de la dystopie, je n’ai pu qu’être conforté sur ce que mes certitudes politiques m’ont toujours enseigné : seule la vérité compte et doit être prise en compte. 

La vérité sur le futur est double : on a bien raison de le craindre, mais on peut aussi essayer de le changer. C’est ce que nous soufflent toutes les dystopies, comme exemples à ne pas suivre. Quant aux autruches, ou les trois singes qui se bouchent les yeux, les oreilles et la bouches, ce n’est pas pour eux que je travaille.

 

⁃ Dans votre livre, la littérature fantastique a produit des grandes oeuvres dystopiques dans les années 60 et 70, et aujourd’hui. Dans le cinéma de genre il y a eu une forte accélération dans le dernier quart de siècle. Quelles sont les raisons selon vous ?

Moi, je dirais une accélération depuis la fin de la dernière guerre, après que l’on eut découvert l’horreur de la Shoah, après que l’on soit entré dans l’ère de la bombe atomique, après que l’on ait commencé à découvrir le goulag. Bref tout ce que l’homme était capable de se faire. Pensons au Le Jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise (1951) où un envoyé galactique tout puissant vient nous dire : « Arrêtez avec la bombe atomique, sinon nous vous anéantirons ! ». 

Mais plus avant encore, le premier grand film dystopique, sur lequel je m’étends largement dans mon bouquin, est le Metropolis de Fritz Lang, qui date rappelons-le de 1926, et dont le scénario a été écrit, d’après son roman, par sa femme, Thea von Arbou, qui embrassera peu après le nazisme. Ce qui explique qu’après coup Lang a toujours déclaré détester son film. Une opinion sincère et respectable, ce qui n’empêche pas le métrage d’être un chef-d’œuvre, esthétique d’abord, mais où tout y est : la séparation des classes entre les ouvriers des bas-fond et les riches oisifs qui vivent au grand air au sommet des buildings, ou l’exploitation par le travail, avec cette fameuse gueule de Moloch qui engloutit les travailleurs. 

Beaucoup plus récemment, Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol (1997) explore l’autre face de l’exploitation, plus contemporaine, plus invisible aussi, puisqu’il s’agit de transformer l’homme pour en faire des citoyens dociles, à condition qu’il ait un « sang pur », dont on sait bien ce que ça veut dire. Un film qui dérive d’ailleurs du Meilleur des mondes d’Huxley, dont on a annoncé une adaptation que j’attends avec curiosité.

  

⁃ Vous ne listez pas Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick dans la bibliographie sélective à la fin. Pourquoi ?

Parce que ce que j’entends par dystopie doit se situer dans la logique de notre monde. Le Maître du Haut Château se passe dans un monde parallèle, un monde qui n’existe pas, où les Nazis et les Japonais ont gagné la guerre. Un détournement de l’Histoire qui entre dans le cas de ce qu’on appelle une uchronie. Genre que je traiterai peut-être un jour, dans un Xème bouquin. D’ailleurs les éditions Vendémiaire, qui ont publié les Dystopies, m’incitent fortement à le faire !

 

⁃ Vous mentionnez dans le dernier chapitre du livre la trilogie des romans « Silo » et le film 2012 de Roland Emmerich. En ces dernières semaines, vous avez lu que certains super-riches ont fui leurs pays pour s’installer dans des bunkers qu’ils avaient acheté et fait aménager dans l’hemisphère sud, et que d’autres sont partis à bord de leurs yachts, en estimant que le covid-19 ne pourra pas les atteindre sur l’océan. La réalité rattrape la fiction…

La (science-)fiction est là pour se faire rattraper, si elle est suffisamment véridique pour être ensuite vérifiable. Quel est le premier roman sur la pandémie ? Il ne date pas d’hier mais de 1823 : c’est Le dernier homme, signé par Mary Shelley, la mère de Frankenstein, une autrice – eh oui, c’est bien une femme – qui a véritablement inventé la science-fiction. Quant à ces histoires de super-riches qui vont s’installer en Suède, ce n’est que fake news, même si des comportements irrationnels, on en voit évidemment. Est-ce qu’on doit rappeler, sans se faire traiter de raciste, qu’au temps (pas terminé) de la pandémie de Sida, certains mâles africains pensaient qu’en déflorant une vierge (ils l’ont fait !), on échappait à la maladie… (lire cet article de la BBC - N.d.A).

⁃ Vous avez été très sensible à l’écologie dans votre carrière. Vous avez sans doute remarqué que le ralentissement forcé de l’industrialisation et du transport aérien en ces semaines, a eu comme effet de baisser fortement la pollution en Chine et en Europe. À la sortie de cette crise sanitaire, saurons-nous tirer quelques enseignements pour organiser autrement nos vies, nos consommations, et en se déplaçant autrement ?

On est en droit de l’espérer. Nous autres écologistes, lanceurs d’alertes et collapsologues ne pouvons que pousser dans cette direction. Mais nous nous battons contre les forces gigantesques et, entre les mots au présents et les actes au futur, il y a souvent, hélas, une sérieuse distance. Le futur n’est jamais écrit : il faut l’écrire au présent.

 

⁃ Nous sommes tous là, et il ne faut pas nous laisser abattre ! En prenant « Anthologie des Dystopies » mais aussi « 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction », pourriez-vous SVP nous faire une petite liste de quelques films et quelques livres (en incluant les vôtres) à voir et lire en ces semaines de confinement, pour nous avertir mais aussi pour nous insuffler un esprit de résilience ?

Les livres, en tout premier lieu 1984. D’abord parce que j’ai une admiration profonde pour George Orwell, dont il ne faut pas oublier qu’il a fait la guerre d’Espagne et a failli y laisser sa peau, et qu’il a tout compris des mécanismes de la dystopie (la dictature) qui ne dit pas son nom. Rappelons-nous les deux dernières phrases du roman : « Il (Winston Smith) a remporté la victoire sur lui même. Il aime Big Brother ». Ce qui rejoint une idée qui m’est chère : les meilleures dictatures (dystopies) sont celles qu’on accepte de bon cœur. Combien d’Allemands n’ont pas soutenu Hitler jusque dans les ruines de Berlin ? Combien de Soviétiques n’ont pas pleuré toutes les larmes de leur corps à la mort de Staline ? 

    

J’ai déjà évoqué Le meilleur des mondes mais il ne faut pas oublier, qui l’a précédé puisqu’écrit en 1920, le Nous de Zamiatine, qui anticipait à très court terme sur les dérives de la révolution d’octobre et le stalinisme en germe, ni Farhenheit 451 de Ray Bradbury auquel Truffaut à rendu un bel hommage. Ici ce sont les livres qu’on brûle, donc la pensée. Modèles : Hitler, Staline, Mao, toujours. 

  

Truffaut nous permettant de passer au cinéma, je dois avouer qu’à part Metropolis et Gattaca, les bons films dystopiques ne sont pas si nombreux que ça, même si s’en détachent deux chefs-d’œuvre : le Blade Runner de Ridley Scott, d’après Philip K. Dick, et le Brazil de Terry Gilliam. La télé n’aurait-elle pas pris le relai ? Avec par exemple la série des Black Mirror, ou l’excellente Servante écarlate, en n’oubliant pas qu’elle vient de la littérature, par la plume de Margareth Atwood. Mais c’est à chacun de chercher, et de faire son choix.

Jean-Pierre Andrevon

Lire aussi : BONNES FEUILLES : Anthologie des dystopies : Les mondes indésirables de la littérature et du cinéma (25/03/2020)

 

 

Commentaires

Personne n'a encore réagi à cet article. Soyez le premier !

Ajouter un commentaire

Pour commenter, connectez-vous à l'aide de votre compte DVDFr ou Facebook

En poursuivant votre navigation sur le site, vous acceptez l'utilisation des cookies pour vous proposer notamment des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêt, l'affichage de vidéos ou encore le partage sur les réseaux sociaux.

OK En savoir plus