JAPON SABREUR : Le Dernier Samouraï
De temps à autre, notre collaborateur François
Chollier vous propose des critiques cinéma de films
très frais voire pas encore démoulés, qui
se rattrachent à l’actualité DVD (ou
vice-versa)…
Aujourd’hui, le Japon des samouraïs est à l’affiche
sur le grand et le petit écran.
( Sortie le 14 janvier 2004 )
1876. Le capitaine Nathan Algren, sorti victorieux de la Guerre
de Sécession, vit hanté par les souvenirs du raid
sanglant effectué à Little Big Horn contre les
Indiens. Réfugié dans l’alcool, Nathan
n’est aujourd’hui plus qu’un
phénomène de foire tout juste bon à vanter
de villes en villes les mérites d’armes à
feu.
Fort de son expérience au combat, il est engagé
par M. Omura et officie bientôt en tant
qu’instructeur militaire pour le compte de l’Empereur
japonais. Ce-dernier, soucieux d’ouvrir son pays aux traditions
et au commerce occidentaux, lui confie alors la mission
d’éliminer toute résistance et
d’éradiquer l’ancienne caste guerrière des
Samouraïs.
Contraint d’affronter ces guerriers pour qui il acquiert
une estime grandissante, le capitaine Algren se trouve
bientôt pris entre deux feux. Une nouvelle fois au coeur
d’une confrontation fratricide, Nathan va devoir choisir son
camp avec pour seul guide son sens de la justice, de l’honneur
et un irrepréssible penchant pour
l’auto-destruction. De l’issu du combat
dépendra son avenir et celui du Japon.
Qualifier ce film de fresque historique est encore bien en
dessous de la vérité. Le Dernier
Samouraï outrepasse (bienheureusement) ses
attributions d’origine, à savoir le divertissement
labellisé Guerre / Aventure, pour nous offrir une
troublante et sincère réflexion sur
l’évolution socio-politique du monde. Les
influences qui traversent le film sont nombreuses. On peut
citer parmi d’autres Danse avec les loups,
Little Big Man, Shogun,
Le Dernier des Mohicans, Ran sans oublier
Lawrence d’Arabie dont l’esprit « politiquement
incorrect » ne cesse d’animer cette flamboyante
épopée. Toutefois, aucune de ces œuvres,
aussi brillantes soient-elles, n’occulte la
personnalité du Dernier Samouraï.
C’est d’ailleurs la force d’Edward Zwick ;
s’inspirer des plus grands sans jamais copier.
Déjà auteur des très remarqués
Glory et Légendes d’automne, Zwick
porte (à l’instar de David Lean) un regard
anti-conformiste sur le monde. Etes-vous sûr qu’il
fût américain ? Oui, preuve qu’on peut
exister à Hollywood sans se Michael Bayiser :
l’ampleur, l’originalité et l’audace
qu’étale chacune de ses réalisations est
ici pour en témoigner. Avec Glory, il fustige la
discrimination raciale dans les rangs-même de
l’armée Yankee. Avec
Légendes d’automne, il prône la
liberté au mépris de tous les ordres
pré-établis, fussent-ils moraux ou religieux.
Avec Le Dernier Samouraï, il dénigre la
politique extérieure (lire impérialiste) des
Etats-Unis et livre quelques pistes (fort pertinentes) sur les
origines du colonialisme.
Pour oser, il fallait oser car au-delà des
réflexions habituelles (pour ce genre de production) sur
la guerre, le courage, l’honneur et le rapprochement des
cultures point le thème bien moins exploité (et
pour cause) de l’ingérence de l’Occident
dans le « développement » de l’Orient. C’est
là le coeur du film. Derrière les images
somptueuses et les vibrants discours se cache le plus ardent
des réquisitoires contre cette aculturation venue de
l’Ouest s’appuyant sur la conquête
effrénée de l’espace et la marchandisation
de la vie humaine. Le Dernier Samouraï, fable
philosophico-politique, prend racine en 1870, date à
laquelle l’Empereur du Japon, sous la pression venue de
l’étranger, est rétabli sur le trône
et ouvre son pays au commerce ainsi qu’à la
« modernisation ». C’est la fin de l’ère Edo
sous laquelle les Shogun se disputaient les rênes de
l’Empire ; en un mot la fin de la
féodalité.
Toutefois, ce changement d’ère n’est pas le
fruit d’une décision réfléchie des
japonais eux-mêmes mais bien le fruit d’une
coercition exercée par les raids successifs de la flotte
étrangère (russe, britannique, française
et bien sûr américaine). Leur seule et unique but
: obliger les Japonais à commercer en passant un bon
nombre d’entre eux par les armes s’il le faut. Tel
est le contexte. La suite est brillamment introduite et
subtilement mise en scène. Les américains sont
les plus agressifs dans la colonisation déguisée
du Japon et envoient conseillers politiques et militaires afin
« d’assister » l’Empereur dans le processus de
modernisation du pays. Processus qu’ils reproduiront
quelques années plus tard au Vietnam (et ce après
le sanglant passage des français). Ce faisant,
l’Empereur sortira le Japon de l’obscurantisme et
guidera son peuple vers un développement
socio-économique équivalent à celui
d’un pays développé. Ce sont les
prémices de l’ère Meiji qui correspond en
France à l’ère des Lumières et
bouleverse les rites socio-religieux pour leur
préférer la voie de la modernité
incarnée par l’Occident.
Or, l’occidentalisation est-il synonyme de progrès
ou de régression ? C’est bien là toute la
question ! Comment ne pas s’émouvoir du
véritable formatage d’un pays aux traditions
ancestrales, aux rites et à la culture si riche
d’enseignements, à la finesse d’esprit et
aux codes si respectables. Faut-il accepter de troquer son
identité contre la poursuite du bonheur, du plaisir
furtif, de la jouissance immédiate ? Faut-il
privilégier l’accumulation de biens (confortables
pour le corps, avilissants pour l’esprit) et y
emprisonner l’individu ? Quel prix accorde-t-on à
l’honneur, à la droiture, aux savoirs dans ce
cités soumises à la loi du commerce international
? En clair, que vaut la vie d’un homme dans ce
sytème sans âme ?
Les réflexions que suscitent Le Dernier
Samouraï sont nombreuses et mériteraient
à elles seules de disserter durant des heures sur leur
bien-fondé. Le film fait preuve sur le sujet d’une
grande maîtrise et d’un certain courage qu’il
faut saluer. Avoir su résister à la tentation de
la langue de bois et du patriotisme échevelé
(façon post-trauma du 11 septembre) si chers à
Hollywood tient du miracle en ces temps troublés. Zwick
persiste et signe, Tom Cruise (après
Né un 4 juillet) récidive et forgent à
eux deux ce saisissant kaléidoscope à grand
spectacle sur le respect et la culture de la différence.
Exit les plans cheap où l’on harangue des foules
conquises à l’avance. Exit les interminables
morceaux de bravoure de héros auxquels le spectateur est
las de s’identifier. Exit enfin les insupportables
ellipses pour s’engouffrer au cœur d’une
action brutale, épileptique et pallier un
scénario creux et niais. Le Dernier Samouraï
prend le temps de dessiner les contours d’un fascinant
univers, récréant tour-à-tour un monde
veule et violent (San Francisco), opulent et raffiné
(Tokyo). La transition de l’un à l’autre
monde exhibe (avec délicatesse) le quotidien du Japon
d’antan et nous fait apprécier des usages
millénaires.
L’Histoire de cette extraordinaire civilisation contraste
avec la turbulente jeunesse d’un « héros » incarnant
la déchéance d’une société
américaine embourbée dans un impérialisme
qui prend des accents de fuite en avant. Le temps d’un
voyage et d’une souhaitable captivité, Nathan
Algren fait le long apprentissage d’ancestrales
traditions, refuge contre l’obscurantisme
matérialiste du pays dont il est le porte-drapeau.
L’ouverture à cette autre culture l’invite
à renaître de ses cendres. Morale d’une
fresque sans morale apprente. Point d’orgue d’une
épopée servie par un scénario habile et
captivant. Entretemps, Zwick aura eu la bonne idée
d’alterner instruction militaire, escarmouche dans la
forêt (similaire à celle époustouflante de
Glory), duels et bataille rangée. De quoi donner
au film un goût d’inoubliable. Peu à peu,
Tom Cruise a l’intelligence et le talent de
s’effacer devant l’ampleur de la saga et suit ainsi
l’exemple de son personnage dont l’autorité
s’estompe devant l’enthousiasmante perspective
d’une réunification du Japon. Ce faisant, il
laisse les autres protagonistes exister et prendre assez de
relief pour enrichir l’intrigue, autorisant même
une confrontation fort savoureuse avec Ken Watanabe
(considéré à raison comme le « Robert De
Niro » japonais). Autour d’eux, le réalisateur
alterne images sensuelles, vues nostalgiques, séquences
esthétisantes et plans percutants. Le tout
orchestré par l’enveloppante musique du
brillantissime Hans Zimmer (Gladiator). Plans
intimistes et affrontements légendaires
s’enchaînent. Zwick construit avec logique et
finesse son violent réquisitoire pour culminer en une
gigantesque et fastueuse bataille finale qui stigmatise le choc
inégal entre deux civilisations, deux époques,
deux mondes (L’Occident et L’Orient). Le message
est porteur d’espoir ! La modernité peut
écraser physiquement les traditions sans toutefois
parvenir à les anéantir dans le cœur de
ceux qu’elles inspirent. Une perspective apaisante, un
spectacle exaltant.
On en sort transformé, confiant en l’Avenir du
Cinéma et de l’Humanité ! Le tandem Edward
Zwick / Tom Cruise signe avec Le Dernier Samouraï
sa première collaboration. Une œuvre forte,
captivante et grandiose qui marquera les esprits en ce
début d’année et entre d’ores et
déjà dans la catégorie des chefs
d’œuvre du 7ème Art. A ne manquer sous aucun
pretexte !!!
François Chollier
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