Le Quarante et unième

Le Quarante et unième (1956) : le test complet du Blu-ray

Sorok pervyy

Réalisé par Grigori Tchoukhraï
Avec Izolda Izvitskaya, Oleg Strizhenov et Nikolay Kryuchkov

Édité par Potemkine Films

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Le 15/03/2023
Critique

Réédition en haute définition du premier film de Grigori Tchoukhraï qui affichait les signes annonciateurs du « dégel » poststalinien.

Le Quarante et unième

Pendant la guerre civile en 1918, un détachement de l’Armée rouge se déplace sur le sable blanc de l’Asie centrale. Le meilleur tireur du groupe est une femme, Marioutka, qui a déjà tué 40 soldats de la Garde blanche. À quand le 41e ? Elle est chargée de conduire un lieutenant des Blancs, fait prisonnier, jusqu’au quartier général des Rouges, au bord de la mer d’Aral, où il sera interrogé.

Le Quarante et unième (Sorok pervyy), réalisé par Grigori Tchoukhraï en 1956, récompensé à Cannes par le Prix spécial du jury, est l’adaptation d’une nouvelle publiée en 1924 par le romancier et dramaturge Boris Lavrenev (1891-1959), un des chantres de la révolution bolchévique dont l’oeuvre inspira une quinzaine de courts ou longs métrages. C’est, après celle faite en 1926 par Yakov Protazanov (en supplément de cette édition), la deuxième adaptation de la nouvelle et le premier des dix films réalisés par Grigori Tchoukhraï (1921-2001). Élève de Mikhail Romm au VGIK, il est surtout connu pour La Ballade du soldat (Ballada o soldate, 1959, édité simultanément), salué par le BAFTA Award du meilleur film, nommé pour l’Oscar du meilleur scénario et pour la Palme d’or, comme l’avait été, trois ans plus tôt, Le Quarante et unième.

Le Quarante et unième, s’il glorifie l’héroïsme des révolutionnaires et stigmatise la brutalité des soldats blancs, brosse avec un humanisme certain le portrait du lieutenant Vadim Nikolayevich Govorkha et, surtout, met l’accent sur l’amour qu’éprouve pour lui Marioutka, dépassant antagonisme idéologique et appartenance à deux classes en lutte. Cet écart avec le « réalisme socialiste » a été rendu possible, trois ans après la mort de Staline, par le « dégel » promu par Nikita Khrouchtchev.

Le Quarante et unième doit beaucoup au grand chef-opérateur Sergey Urusevsky qui contribua largement à la renommée de Mikhail Kalatozov en dirigeant la photographie de trois de ses films récemment réédités par Potemkine Films : Quand passent les cigognes (Letyat zhuravli, 1957), La Lettre inachevée (Neotpravlennoe pismo, 1960) et Soy Cuba (Ya Kuba, 1964), salué en 2020 par le Prix du meilleur DVD/Blu-ray de patrimoine décerné par le Syndicat Français de la Critique de Cinéma et des films de télévision.

Le Quarante et unième

Présentation - 2,0 / 5

Le Quarante et unième (89 minutes) et ses généreux suppléments (112 minutes) tiennent sur un Blu-ray BD-50 logé dans un boîtier, glissé dans un fourreau.

Le menu propose le film dans sa langue originale, le russe, avec sous-titres optionnels, au format audio DTS-HD Master Audio 2.0 mono.

Bonus - 4,0 / 5

Présentation du film par Joël Chapron, spécialiste du cinéma russe (9’, La Bête Lumineuse, 2016). Si les deux adaptations déroulent à peu près le même récit, le film de Tchoukhraï est plus romantique : l’amour y « transcende l’idéologie ». Le scénario qu’il avait proposé sera réécrit par un scénariste de Mosfilm, Grigoriy Koltunov. Sergey Urusevsky a convaincu Mosfilm de le nommer directeur de la photographie du film pour pouvoir ensuite prétendre en avoir, de fait, été le réalisateur. À la suite d’une dénonciation, Tchoukhraï sera sermonné par Mosfilm pour avoir tourné deux ou trois scènes qui n’étaient pas dans le scénario. Le Quarante et unième reçut un bel accueil du public pour un premier film avec 25 millions d’entrées. Il sortit en France le jour de la clôture du festival de Cannes, le 17 mai 1957.

Présentation de Grigori Tchoukhraï par Joël Chapron (11’, La Bête Lumineuse, 2016). Né à Melitopol, en Ukraine, il suit sa scolarité à Moscou et sert pendant toute la guerre comme opérateur radio dans un régiment de parachutistes. Il entre au VGIK à 25 ans, devient assistant-réalisateur à Kiev, avant d’être affecté aux studios Mosfilm en 1955. À la fin du stalinisme, Le Quarante et unième est un des premiers films à refléter le « dégel » de l’ère Khrouchtchev qui prendra fin en 1964 avec l’arrivée au pouvoir de Leonid Brejnev. Communiste convaincu, Tchoukhraï s’opposa ouvertement à la résurgence de toute forme de stalinisme. De 1965 à 1975, il crée au sein de Mosfilm un « studio expérimental ». Destiné à fonctionner en autarcie financière, il produira 38 films, dont Esclave de l’amour (Raba lyubvi, Nikita Mikhalkov, 1976), Les Tsiganes montent au ciel (Tabor ukhodit v nebo, Emil Lotianu, 1975), Le Soleil blanc du désert (Beloe solntse pustyni, Vladimir Motyl, 1970), Solaris (Solyaris, Andreï Tarkovski, 1972)… La fermeture du studio en 1975 l’affectera. Il tourne en 1977 La Fondrière (Tryasina), avec Nonna Mordyukova, célèbre depuis le rôle-titre de La Commissaire (Komissar, Aleksandr Askoldov, 1967).

Entretien avec Grigori Tchoukhraï (14’). Il se souvient avoir dit à Ivan Pyriev, alors directeur des studios Mosfilm, qu’il voulait, tout en restant fidèle au texte de Lavrenev, faire un « récit cinématographique » différent de celui de Protazanov. Il rappelle des tensions causées par le scénario qui faisait Marioutka tomber amoureuse de Vadim.

Ces trois suppléments ont été repris du coffret de trois films de Grigori Tchoukhraï, sorti en 2016.

La représentation de la guerre et sa mémoire en URSS et en Russie (2022, 27’). François-Xavier Nérard, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rappelle que les films de guerre ont, pendant la période stalinienne, mis en avant le rôle des chefs, en estompant celui des soldats. Alors qu’un changement s’annonce, Tchoukhraï racontera dans La Ballade du soldat « la guerre vécue ». Brejnev, à partir de 1964, « va faire de la guerre la base du contrat social soviétique », avec « un discours omniprésent (…) et des célébrations monumentales ». À partir de 1991, « la mémoire de la grande guerre patriotique », restée le lien essentiel entre l’ex-URSS et la Russie d’aujourd’hui, a été « instrumentalisée par Vladimir Poutine pour sa guerre contre l’Ukraine ».

Les mêmes contributeurs ont assuré les suppléments d’autres éditions Potemkine Films, de La Ballade du soldat et de deux films d’Andrei Konchalovsky, Michel-Ange (Il Peccato, 2019) et Chers camarades ! (Dorogie tovarishchi, 2020).

Le Quarante et unième de Yakov Protazanov (1926, 1.33:1, N&B, 51’, muet). Tourné en 1924 par le réalisateur d’Aelita, reine de Mars, revenu en URSS en 1923 après s’être exilé en France en 1920, suit fidèlement l’histoire de la nouvelle. Le film n’a pas été restauré.

Le Quarante et unième

Image - 4,5 / 5

L’image (1.37:1, 1080p, AVC) a été débarrassée des marques de dégradation de la pellicule par une soigneuse restauration, avec un affinement du grain opéré sans dénaturation de la texture du 35 mm. Elle bénéficie d’une assez bonne résolution et déploie des couleurs légèrement désaturées respectant la palette aux teintes pastel du Sovcolor utilisé par le cinéma soviétique d’après-guerre. Les noirs manquent un peu de densité.

Son - 4,0 / 5

Le son DTS-HD Master Audio 1.0, très propre lui aussi, pratiquement sans souffle, restitue clairement les dialogues. Une assez bonne dynamique donne une réelle présence à l’ambiance, dans une bande passante nécessairement contenue dans le medium. Quelques saturations dans les passages forte de l’accompagnement musical de Nikolai Kryukov (Le Cuirassé Potemkine, La Lettre inachevée).

Crédits images : © Mosfilm

Configuration de test
  • Vidéo projecteur SONY VPL-VW790ES
  • Sony UBP-X800M2
  • Denon AVR-4520
  • Kit enceintes/caisson Focal Profile 918, CC908, SR908 et Chorus V (configuration 7.1)
  • Diagonale image 275 cm
Note du disque
Avis

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Philippe Gautreau
Le 15 mars 2023
Le Quarante et unième de Grigori Tchoukhrai, un des premiers films soviétiques de guerre en rupture avec le « réalisme socialiste », récompensé à Cannes par le Prix spécial du jury en 1956, doit beaucoup à la photographie de Sergey Urusevsky, le grand chef-opérateur de Quand passent les cigognes.

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