Sátántangó (1994) : le test complet du Blu-ray

Réalisé par Béla Tarr
Avec Mihály Vig, Putyi Horváth et László Lugossy

Édité par Carlotta Films

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Le 14/10/2020
Critique

Quelques moments de la vie des oubliés de la grande plaine de Hongrie au milieu des années 80 font un chef-d’oeuvre universel du cinéma.

Sátántangó

Les habitants d’un hameau perdu au coeur de la plaine hongroise luttent quotidiennement contre le vent et l’incessante pluie d’automne. Dans la ferme collective démantelée et livrée à l’abandon, les complots vont bon train lorsqu’une rumeur annonce le retour d’Irimiás et de Petrina, deux hommes passés pour morts. Bouleversés par cette nouvelle, certains habitants y voient l’arrivée d’un messie, d’autres celle de Satan…

Sátántangó, sorti en 1994, mais dont le tournage avait commencé en 1991, le septième film de Béla Tarr, est l’adaptation d’un roman de László Krasznahorkai publié en 1985. La longue collaboration entre le cinéaste et le romancier a donné naissance à cinq autres films, à Damnation (Kárhozat, sorti en 1988), au court métrage The Last Boat - CITY LIFE - Budapest, sorti en 1990, à Les Harmonies Werckmeister (Werckmeister harmóniák, 2000), à L’Homme de Londres (A Londoni férfi, coréalisé avec Ágnes Hranitzk, 2007) et à Le Cheval de Turin (A Torinói ló, coréalisé avec Ágnes Hranitzky, 2011), son dernier film, à part deux documentaires sortis en 2017 et 2019.

Film atypique, par sa durée, 7h20, Sátántangó l’est aussi par son thème, par sa construction et par sa forme.

Sátántangó est une descente aux enfers, dans la grande plaine hongroise, transformée en bourbier par d’interminables pluies, battue par le vent qu’aucun obstacle n’arrête et qui apporte le son de mystérieuses cloches lointaines. Là, végète, dans des maisons aux façades décrépites, un petit groupe de paysans oisifs, abrutis par l’alcool, « avachis, dégoulinants », inquiétés, sans qu’on sache clairement pourquoi par l’annonce du retour d’Irimiás et Petrina, deux personnages équivoques, des vauriens sortant de prison, mais peut-être aussi les messagers qui pourraient aider la petite communauté à prendre son destin en mains pour un meilleur futur.

Sátántangó

Les deux premières parties se déroulent dans le même laps de temps. Une construction originale montre les mêmes faits, d’abord du point de vue du Docteur, un vieil obèse occupé à noter sur des cahiers d’écolier les faits et gestes de ses voisins qu’il observe aux jumelles par une fenêtre. Il ne quitte jamais son fauteuil, sauf une fois pour aller remplir une dame-jeanne d’eau de vie, apparemment sa seule nourriture. La seconde partie nous donne le point de vue d’Estike, une fillette simplette dont le seul compagnon est un chat.

Sátántangó, sur toute sa durée, est fait de plans fixes et d’une suite de longs plans-séquence, surtout des travellings avant et arrière, et souvent en temps réel. La caméra, par exemple, suit de près le Docteur durant tout le trajet semé d’embûches qui sépare sa maison du bistro où il va refaire sa provision d’alcool. Elle regarde plusieurs fois des personnages qui s’éloignent jusqu’à ce que leur silhouette finisse par devenir imperceptible dans le cadre.

La distribution rassemble des acteurs hongrois, certains amateurs, d’autres très connus là-bas, tels János Derzsi (Kráner) et Miklós Székely B. (Futaki). Mihály Vig, l’interprète d’Irimiás, est aussi le compositeur de la musique de presque tous les films de Béla Tarr et joue dans la plupart d’entre eux, comme le sculpteur Gyula Pauer, également décorateur du film. Le rôle du Docteur est tenu par l’acteur allemand Peter Berling, le Don Fernando de Guzman dans Aguirre, la colère de Dieu (Aguirre, der Zorn Gottes, Werner Herzog, 1972).

Sátántangó, envoûtant, hypnotique, grave ses images dans la mémoire du spectateur. Ce chef-d’oeuvre donnera l’envie de découvrir, ou revoir, les autres films de Béla Tarr, dont beaucoup sont disponibles en vidéo, et ravivera l’espoir qu’un jour soit éditée une intégrale de son oeuvre.

Sátántangó

Généralités - 4,0 / 5

Sátántangó (trois parties d’une durée cumulée de 440 minutes) et ses suppléments (44 minutes) tiennent sur deux Blu-ray BD-50 logés dans un digipack à trois volets, inséré dans un épais cartonnage, le tout illustré de photos emblématiques du film.

Le menu animé et musical propose le film dans sa version originale, en hongrois, avec sous-titres optionnels, au format audio DTS-HD Master Audio 1.0.

Bonus - 5,0 / 5

Deux bonus inédits, produits par Allerton Films et Carlotta Films en 2020 :

Préface des trois parties de Damien Marguet (14’), maître de conférences au département cinéma de l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Le film est l’aboutissement d’une collaboration de neuf ans entre Béla Tarr et László Krasznahorkai, un temps au cours duquel ils élaborent Damnation, sorti en 1988. Il insiste sur l’apport, dans cette « oeuvre collective », d’Ágnes Hranitzky, l’épouse de Béla Tarr, « partie prenante de toutes les décisions ». Il relève la teinture nietzschéenne du scénario, particulièrement dans les scènes de la deuxième partie, quand la communauté se rassemble dans le bistro. Sátántangó est le « témoin de la transformation libérale de la Hongrie du milieu des années 80 à celui des années 90, incarnée par le personnage d’Irimiás (…) avec des promesses d’avenir florissant ». Damien Marguet relie Sátántangó à l’oeuvre de Béla Tar, notamment à Les Harmonies Werckmeister et souligne l’identité de structure du roman et du film, avec trois éléments, la symétrie, la circularité et l’aspect concentrique.

Entrez dans la danse (30’). « Pour pouvoir accéder au récit, il faut d’abord vivre une expérience sensible, esthétique ». Tarr a gommé tout ce qui est dans un scénario classique : plutôt que d’adapter le roman, il a voulu « retrouver, par le cinéma, des éléments de la recherche esthétique menée en littérature par Krasznahorkai. » Le séjour de l’écrivain dans la grande plaine en 1985 a été une expérience qui a servi de matrice pour réfléchir sur la situation politique de cette période. Bela Tar a passé deux ans là-bas avant de commencer le tournage. Situé en pleine déliquescence des trente années de la dictature de János Kádár, placé au pouvoir après la tentative de révolution de l’automne 1956, le film peut être vu avec plusieurs grilles de lecture. Une lecture historico-sociale, dans laquelle l’espace de la plaine symbolise la situation figée de la société avec la fin de la croyance aux promesses d’un monde meilleur, un espace qui a aussi inspiré le cinéma de Miklós Jancsó, que « déréalise et rend intemporel » le choix du noir et blanc. Une autre grille de lecture est politico-religieuse, avec les concepts de faute, de sacrifice, du messie, de l’espérance d’un avenir meilleur. Une troisième grille de lecture est possible, métaphysique, questionnant le sens de notre existence, le rapport aux éléments qui nous entourent, une lecture suscitée par les personnages du Docteur et d’Estike, qu’on peut rapprocher d’Edmund dans Allemagne, année zéro de Rossellini (Germania anno zero, 1948). Sátántangó est aussi un parcours initiatique proposé au spectateur : « quand on renonce à l’espoir, tout est possible (…) puisque tout est déjà là ». Un film noir, certes, mais pas pessimiste.

Bande-annonce 2020.

Sátántangó

Image - 5,0 / 5

L’image numérique (1.66:1, 1080p, AVC), assez sombre avec des contrastes adoucis, dans un dégradé de gris délibérément charbonneux, communique fidèlement l’environnement du drame, un paysage boueux, sans relief, sous un ciel perpétuellement couvert, dans une obscurité qui « avale » les personnages dans quelques plans nocturnes. Pourtant, les scènes d’intérieur, plus éclairées, et les gros plans des visages démontrent une remarquable résolution.

La restauration opérée en 2019 par Arbelos, après numérisation 4K, avec consultation de Béla Tarr, a effacé toute trace de détérioration de la pellicule et contrôlé le bruit dans le strict respect de la texture du 35 mm.

Son - 5,0 / 5

Le son DTS-HD Master Audio 1.0 a, lui aussi, bénéficié d’une restauration exemplaire qui a totalement effacé tous les bruits parasites et presqu’entièrement le souffle. Clair, avec une bonne dynamique et une généreuse ouverture de la bande-passante, il assure un bon équilibre entre les dialogues et la musique, entêtante, le sifflement du vent et le crépitement de la pluie. Il souligne aussi un des rôles de la bande-son : nous permettre, dans certains plans, de « voir » ce qui est derrière la caméra.

Crédits images : © Droits réservés

Configuration de test
  • Vidéo projecteur JVC DLA-X70BRE
  • OPPO BDP-93EU
  • Denon AVR-4520
  • Kit enceintes/caisson Focal Profile 918, CC908, SR908 et Chorus V (configuration 7.1)
  • TEST EN RÉSOLUTION 1080p - Diagonale image 275 cm
Note du disque
Avis

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Philippe Gautreau
Le 15 octobre 2020
Une œuvre unique, un de ces films qui restent pour toujours gravés dans la mémoire du cinéphile, un chef d’œuvre universel du cinéma. Une réédition attendue, la première en haute définition, enrichie de bonus inédits. Envoûtant, hypnotique !

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Sátántangó
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