La Brigade du suicide (1947) : le test complet du Blu-ray

T-Men

Combo Blu-ray + DVD

Réalisé par Anthony Mann
Avec Dennis O'Keefe, Mary Meade et Alfred Ryder

Édité par Rimini Editions

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Le 02/09/2021
Critique

Film noir policier inspiré par des faits réels, photographié par Alton et mis en scène par Mann.

La Brigade du suicide

USA, 1947. À la suite de l’assassinat d’un indicateur, deux agents de la Brigade financière sont chargés d’infiltrer méthodiquement, mais au péril de leur vie, un gang de faux-monnayeurs opérant entre les villes de Detroit, Los Angeles et Shanghaï.

La Brigade du suicide (T-Men, USA 1947) d’Anthony Mann (1906-1967) est un film noir policier documentaire, inspiré de faits réels, qui eut un grand succès : il rendit possible la production de son ultérieur Marché de brutes (Raw Deal, USA 1948), film noir policier aussi mais pure fiction tournée dans un style différent. On doit donc bien plutôt le rattacher, dans la filmographie de Mann, avec Il marchait la nuit (He Walked by Night, USA 1948 aussi) de Alfred Werker co-réalisé pour certaines importantes séquences par Anthony Mann, Incident de frontière (USA 1949) d’Anthony Mann, La Rue de la mort (Side Street, USA 1950) d’Anthony Mann.

Reconstitution d’une enquête réelle des « Treasure-Men » (en abrégé « T-Men » : agents anti-corruption et anti-fraude aux compétences assez larges) ayant abouti au démantèlement d’un trafic de faux dollars. La Brigade du suicide est historiquement plausible si on se souvient que la Chine, en 1947, émergeait à peine de la Seconde guerre mondiale et de l’occupation japonaise mais qu’elle était toujours en état de guerre civile entre les communistes dirigés par Mao-Tsé-Toung et les nationalistes anticommunistes de l’armée du Kuomintang, dirigée par Tchang-Kaï-Chek. Shanghaï faisait en 1947 toujours partie de la zone d’influence du Kuomintang : elle ne tombera entre les mains des communistes qu’en 1949. Situation de 1947 (connue du spectateur informé de l’époque et sur laquelle la voix-off ne se considère par conséquent pas obligée de fournir de précisions redondantes) qui favorisait évidemment nombre de trafics car les deux camps avaient besoin d’argent, nerf de toute guerre. L’effet de réel est renforcé, durant toute la première partie et au cours de ses derniers plans, par une voix-off qui nous présente le véritable chef du service administratif en poste à l’époque (lequel parle à la caméra en s’adressant au spectateur), sans oublier la fin illustrée par ce qui ressemble à d’authentiques coupures de presse mais alternant visages d’acteurs sur de fausses pages et visages réels sur des véritables pages. Les dialogues mettent, enfin, en parallèle cette opération avec les techniques de l’enquête qui avait abouti à l’inculpation non moins historique d’Al Capone : cette comparaison mérite d’être relevée.

La Brigade du suicide s’ouvre par une exécution et sa violence est constante, qu’elle soit physique ou psychologique. Le suspense y est maintenu d’une manière très tendue en dépit du fait qu’on sache pourtant dès le début que le cas est classé. On craint, en effet, à chaque instant pour les héros que leur identité ne soit découverte par un gang organisé tel une police parallèle mais plus brutale et presque aussi efficace que son homologue administrative. La scène la plus impressionnante de La Brigade du suicide demeure celle, justement célèbre, où l’un des deux héros est tué sous les yeux de son collègue qui ne peut rien faire pour l’aider, faute de voir sa propre couverture tomber. Le titre français d’exploitation collait, on le voit, parfaitement à la réalité décrite.

La Brigade du suicide

La mise en scène de La Brigade du suicide se refuse à tout romantisme et à tout lyrisme, contrairement à ce qu’elle fera dans le titre tourné juste après par Mann, également avec Dennis O’Keefe en vedette. Elle vise une objectivité neutre, glacée, implacable. La direction photo de John Alton utilise des clairs-obscurs, des contrastes parfois expressionnistes, des profondeurs de champ surprenantes par leur virtuosité mais dont il n’abuse pas (séquence de la séquestration dans l’hôtel), des plongées et contre-plongées jamais gratuites (celle révélant par exemple au spectateur la plaque cachée sous le lavabo). Le découpage fait alterner décors naturels et intérieurs stylisés, presque géométriquement générateurs d’angoisse. Le quartier chinois de Los Angeles est exploité d’une manière modeste, presque allusive : il faut probablement en voir la cause dans la faiblesse d’un budget qui ne permettait que peu de plans. À la même époque, dans deux autres films noirs policiers américains, le quartier chinois de San Francisco sera, pour sa part, mieux exploité dans le Impact (USA 1948) d’Arthur Lubin sans oublier son exubérance baroque magnifiée dans La Dame de Shanghaï (USA 1948) d’Orson Welles. Le dénuement stylisé favorise en revanche l’éclosion du style de Mann : l’installation dans un hôtel borgne ou le meurtre dans un bain de vapeur sont, certes, l’occasion d’effets photographiques un peu trop élaborés par John Alton mais on y sent aussi et surtout la maîtrise naissante du cinéaste. L’interprétation, dominée par Dennis O’Keefe et Charles McGraw, est homogène : les rôles féminins sont secondaires et fonctionnels. La Brigade du suicide est un film noir dénué de femme fatale et même d’une réelle vedette féminine : ce n’est pas si fréquent dans le genre et mérite d’être noté.

Certains aspects thématiques du scénario annoncent, presque quarante ans plus tard, Police fédérale, Los Angeles (To Live and Die in L.A., USA 1985) de William Friedkin mais le scénario du Friedkin est bien plus ambitieux, sa mise en scène est plus ample et baroque, les moyens matériels à sa disposition sont très supérieurs à ce qu’on avait accordé à Mann en 1947, sans même parler du code alors en vigueur de la censure américaine. Reste que ce type de permanence thématique manifeste clairement la vivacité du genre « film noir » et son inaltérable actualité.

La Brigade du suicide

Généralités - 3,0 / 5

1 Blu-ray BD50 régions B 1080p AVC, édition Rimini, le 24 août 2021. Durée du film : 92 min. environ. Image au format original 1.37 respecté, en N&B, compatible 16/9. Son DTS-HD Master Audio 2.0 Mono en VOSTF. Suppléments : présentation par Jacques Demanges (15 min. environ).

Livret de 28 pages illustrées N&B et couleurs, La Fureur des hommes, par Christophe Chavdia :

il couvre La Brigade du suicide examiné et illustré pages 12 à 20 puis Marché de brutes examiné et illustré pp. 20 à 25. Biographies succinctes du cinéaste Anthony Mann et de son directeur de la photo John Alton, examen de la situation esthétique et thématique des deux titres dans la filmographie du genre, dans celle de Mann, étude brève mais précise des deux titres : c’est un bon travail. L’ensemble est nourri de citations de livres et d’articles référencés dans une bibliographie sélective. Une coquille gênante néanmoins relevée : le nom de l’important producteur Louis de Rochemont est mal orthographié « Richemont » à plusieurs lignes de la page 13. Le titre de ce livret prête à confusion éventuellement gênante puisqu’il est aussi le titre français d’exploitation du film La Fureur des hommes (From Hell to Texas, USA 1958) de Henry Hathaway, un de ses meilleurs westerns.

La Brigade du suicide

Bonus - 1,5 / 5

Présentation de La Brigade du suicide par Jacques Demanges (durée 14 min. environ)

:

Ce titre de 1947 est bien situé dans la catégorie du documentaire policier à laquelle il appartient. Il aurait cependant immédiatement fallu le rattacher aux autres titres noirs policiers ressortant de la même catégorie, à savoir l’un de ceux tournés par Mann en 1948 (donc celui co-réalisé partiellement par Mann mais réalisé pour le restant et signé par Alfred Werker), 1949 et 1950. Bonnes remarques sur la conception plastique de la réalisation (par exemple la caméra filmant depuis le sol la chute d’un personnage afin de renforcer sa brutalité). Très bonne remarque sur l’analogie physique entre Dennis O’Keefe et Dana Andrews, consubstantielle du film noir car privilégiant une ambivalence ontologique. Je ne pense pourtant pas, en dépit de leurs réelles qualités, que ni La Brigade du suicide ni Marché de brutes soient des films franchement personnels de Mann, pas davantage que ne le sera celui de 1948 co-réalisé par Mann mais signé car majoritairement réalisé par Alfred Werker. Ils me font plutôt l’effet, aujourd’hui et avec le recul filmographique, d’être des ballons d’essais, des exercices de style certes élaborés et intéressants mais pas encore tout à fait satisfaisants : les deux films noirs policiers signés par Mann en 1949 et 1950 seront meilleurs car plus amples, plus variés, mieux maîtrisés. Reste que le cinéphile doit absolument avoir vu l’ensemble des films noirs de Mann dans leur ordre chronologique de production pour se faire une idée de cette évolution, somme toute naturelle, vers une maîtrise toujours plus grande au sein du genre. Genre auquel Mann ne reviendra plus après 1950.

La Brigade du suicide

Le débit oral est un peu trop rapide mais un peu moins que sur sa présentation de Marché de brutes, aussi édité récemment par Rimini. Jacques Demanges, suivant une honorable tradition cinéphile francophone, cite souvent le titre original américain sans prendre la peine de citer le titre d’exploitation française qui l’accompagnait : ce n’est pas grave puisque très peu de titres sont ici l’objet de son discours et que l’auditeur les a déjà identifiés mais c’est l’occasion d’une remarque méthodologique qui m’est chère, bien qu’elle s’applique surtout à l’écrit. Il existe, en effet, une bonne dizaine de Raw Deal dans l’histoire du cinéma, des origines muettes à nos jours mais il n’existe (au moins pour l’instant) qu’un seul Marché de brutes (Raw Deal, USA 1948) d’Anthony Mann dans l’histoire de l’exploitation française. Cette pure équation d’histoire du cinéma ― X = titre français d’exploitation (titre original, nation d’origine, année production / distribution) + prénom et nom du cinéaste ― permet donc d’identifier un titre car sa complétude le distingue clairement des titres homonymes, que ce soit dans l’espace (nation), dans le temps (date), dans les filmographies. Bien sûr, je le répète, c’est surtout à l’écrit qu’une telle équation s’applique plutôt qu’à une présentation orale annexée à un titre déjà bien identifié, comme c’est ici le cas, mais je voulais profiter de cette occasion pour en justifier à nouveau, et d’une manière générale, la pertinence pour l’histoire du cinéma mondial des origines muettes à nos jours.

Quelques belles affiches (couleurs) et photos (de plateau numérotées, de tournage mais aucune d’exploitation si ma mémoire est bonne) illustrent cette présentation.

Je regrette, concernant cette section des bonus, l’absence du si mignon dossier de presse américain que l’ancienne édition DVD Wild Side Vidéo de 2004 avait intégralement reproduit. Le cinéphile pourra certes compléter cette présentation orale par la lecture du livret joint, assez bien illustré et bien informé. Il pourra en outre, s’il est anglophone, se reporter aux suppléments hélas uniquement VO de l’édition Blu-ray américaine de 2017 comportant un commentaire audio de Alan K. Rode, un documentaire sur la collaboration technique de Mann et Alton, un entretien avec la fille de Mann sans oublier un livret illustré de Max Alvarez sur les films noirs de Mann.

La Brigade du suicide

Image - 5,0 / 5

Format standard 1.37 N.&B compatible 16/9, en 1080p Full HD. La Brigade du suicide est l’un des quatre films noirs policiers américains de Mann (dont un signé par Alfred Werker mais auquel on sait que Mann collabora étroitement) qui furent photographiés par le grand John Alton. L’image de cette édition Rimini est exactement celle du master américain, restauré aux USA à partir d’éléments argentiques provenant du British Film Institute, par l’édition spéciale Blu-ray ClassicFlix de 2017. C’est aussi l’ image, reprise à l’identique, dans le coffret consacré en 2018 par le même éditeur américain aux films noirs photographiés par John Alton en 2018. Le grain est bien respecté et cette image restaurée haute définition s’avère techniquement bien meilleure que celle de l’ancienne édition DVD Wild Side Vidéo sortie en 2004 qui était parfois instable et chargée de poussières, de griffures et de rayures. Seuls deux ou trois plans sont d’une définition moyenne ; le reste est impeccable, ce qui, compte tenu de l’âge à présent important du titre, est remarquable. On peut considérer cette édition Full HD comme l’édition française actuelle de référence, sur le plan de l’image.

La Brigade du suicide

Son - 5,0 / 5

DTS-HD Master Audio 2.0 Mono VOSTF. Pas de VF d’époque : c’était déjà le cas sur l’ancienne édition française DVD Wild Side Vidéo. Question : la VF a-t-elle existé ? Pas sûr car après-guerre, pas mal de titres américains sortirent directement en VOSTF chez nous. L’ équilibrage dialogues-musique-effets sonores est satisfaisant. La voix-off, impressionnante par la pureté de sa diction, est celle de l’acteur Reed Hadley qui dira aussi l’année suivante le commentaire de Il marchait la nuit (USA 1948) d’Alfred Werker et Anthony Mann (non crédité mais réalisateurs de séquences célèbres du film). Musique assez standard signée Paul Sawtell qui composera l’année suivante celle, différente d’esprit et davantage inspirée, de Marché de brutes de Mann. Bonne restauration technique là aussi, peut-être même encore un peu améliorée sur le plan de la restitution des effets sonores (notamment détonations puissantes des revolvers Colt calibre 38 spécial, utilisés par Charles McGraw et par Dennis O’Keefe sur le navire à quai).

Crédits images : © Rimini Editions

Configuration de test
  • Téléviseur 4K LG Oled C7T 65" Dolby Vision
  • Panasonic BD60
  • Ampli Sony
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francis moury
Le 3 septembre 2021
Film noir policier inspiré par des faits réels, photographié par Alton et mis en scène par Mann.

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