La Fille qui en savait trop (1963) : le test complet du Blu-ray

La Ragazza che sapeva troppo

Digibook - Blu-ray + DVD + Livret

Réalisé par Mario Bava
Avec Laeticia Roman, John Saxon et Valentina Cortese

Édité par Sidonis Calysta

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Le 05/04/2022
Critique

Le premier giallo magistralement réalisé par Bava, alliant épouvante et intrigue policière.

La Fille qui en savait trop

Italie, Rome 1962 : la jeune américaine Nora, lectrice de romans policiers, est surprise à son arrivée à l’aéroport par l’arrestation de son voisin d’avion pour trafic de drogue. Ethel, la vieille amie qui devait l’héberger, meurt le soir même et Nora, partie chercher du secours, est témoin d’un meurtre nocturne qui l’effraye au point qu’elle s’évanouit. Personne ne croit Nora mais, quelques temps après l’enterrement d’Ethel, un curieux journaliste et le jeune médecin Bassi, tombé amoureux d’elle, se rangent de son côté, convaincus que Nora a effectivement vu quelque chose de terrible qu’elle n’aurait pas dû voir. Ils se lancent dans une périlleuse enquête.

La Fille qui en savait trop (Ital. 1962) de Mario Bava (1914-1980) est le premier giallo signé par Bava. Ce terme italien désigne une intrigue policière alliant systématiquement le mystère et l’épouvante. Cette catégorie de films, relevant souvent à la fois du genre policier et du genre fantastique, est dotée d’un niveau élevé de violence graphique dès sa naissance : elle n’évolue pas spécialement durant l’âge d’or du genre (1962-1975). Son titre de travail original était L’Incubo (Le Cauchemar), signalant d’emblée sa visée fantastique. Ce n’est pas vraiment, contrairement à ce qu’on lit parfois (y compris dans le livret qui accompagne le film), le premier titre relevant du genre, encore moins son titre fondateur : la première partie de Les Vampires (Ital.-Fr. 1956) de Riccardo Freda en relevait déjà très nettement en raison de l’assassin drogué interprété par Paul Muller. Sans doute pourrait-on d’ailleurs remonter encore plus avant dans l’histoire du cinéma italien mais, quoi qu’il en soit, les premiers véritables gialli ne sont pas italiens. Ils sont allemands, anglais et américains puisqu’il s’agit des films mettant en scène Jack l’éventreur, notamment ceux signés par les grands cinéastes Paul Leni (All. 1924), G.W. Pabst (All. 1928), Alfred Hitchcock (GB 1926), John Brahm (USA 1943), Hugo Fregonese (USA 1953), Robert S. Baker & Monty N. Berman (GB 1958), Jame Hill (GB 1965). C’est à leur esthétique et à leur thématique que les gialli italiens ont initialement presque tout emprunté avant de constituer, à leur tour, un courant original.

La Fille qui en savait trop

Sur le plan esthétique, La Fille qui en savait trop est le seul giallo que Bava ait tourné en écran large N&B : ceux qu’il tournera par la suite - à commencer par l’admirable section Le Téléphone de son film à sketches Les Trois visages de la peur (Ital.-Fr. 1963) - seront des écrans larges en couleurs. La Fille qui en savait trop constitue d’ailleurs un point de non-retour esthétique au sein de sa filmographie fantastique sélective comme au sein de sa filmographie générale, puisque ce titre signe l’adieu définitif de Bava au N&B en tant que directeur de la photographie comme en tant que réalisateur. Jamais plus il ne filmera en N&B par la suite.

Le scénario de La Fille qui en savait trop fut écrit en collaboration, notamment avec Ennio de Concini et Sergio Corbucci : le premier écrivait alors les péplums majeurs du second âge d’or italien du genre (1957-1965) et le second allait bientôt se faire un nom en signant en 1966 la réalisation de l’un des plus célèbres westerns européens. Le titre n’est pas qu’une plaisante allusion cinéphile au L’Homme qui en savait trop (USA 1934 et remake 1956) d’Alfred Hitchcock : il pointe une très réelle influence hitcockienne qui se manifeste par la manière dont est amorcée l’intrigue, par l’usage du paysage touristique romain à contre-emploi, par un suspense dynamique, par l’exploitation de la criminalité psychopathologique ouvrant sur la terreur et son esthétique fantastique. Le casting de La Fille qui en savait trop est inspiré : à la starlette américaine jeune première Leticia Roman plastiquement si bien exploitée par sa mise en scène, Bava oppose la star Valentina Cortese qui s’avère très étonnante. Acteur américain d’origine italienne, John Saxon sera par la suite vedette de bons films noirs policiers italiens (et américains) dans les années 1970-1975. American International Pictures avait exigé une actrice et un acteur américains au générique pour la distribution du titre aux USA.

Sergio Corbucci considéra que L’Oiseau au plumage de cristal (Ital.-RFA 1970) de Dario Argento était un plagiat partiel du scénario de La Fille qui en savait trop. La similitude concernait probablement une des sections auxquelles Corbucci avait contribué : raison pour laquelle il y était sensible. Il consulta Bava afin de savoir s’il estimait nécessaire d’intenter un procès contre Argento et ses producteurs. On connaît la réponse légendaire - mais bien trop modeste - de Bava : « Inutile car, de toute manière, son film est meilleur que le mien ».

La Fille qui en savait trop

Généralités - 4,0 / 5

1 combo Blu-ray BD50 + 1 DVD9 + livret édités par Sidonis Calysta en boîtier Digibook le 24 mars 2022. Durée du film : 85 min. 32 sec. (sur Blu-ray), 82 min. 07 sec. (sur DVD). Image 1.66 N&B compatible 16/9 (en Full HD 1080p sur Blu-ray). Son VISTF et VF d’époque en DTS-HD Master Audio 2.0 mono (sur Blu-ray). Suppléments : The Evil Eye (montage américain, VOSTF, durée 92 min. 27 sec.) + Présentation par Olivier Père (2022, durée 26 min. environ) + Les différentes versions du film par Bruno Terrier (2022, 13’43”) + « All About the Girl : Memories of A Giallo Gem » (2014, 20’54”, VOSTF) + Interview de John Saxon (2007, 9’16”, VOSTF) + Bande-annonce américaine (2’09”, VO).

Livret 24 pages illustrées N&B et couleurs, par Marc Toullec

Nombreuses précisions utiles d’histoire du cinéma sur la genèse, la production et l’exploitation du titre (une constante des livrets signés par Toullec), traduction des souvenirs de tournage de John Saxon souvent anecdotiques mais parfois intéressants, citations de Mario Bava sur sa conception de la mise en scène et de la peur au cinéma, comparaison de la version américaine et de la version européenne originale. En illustrations, sont reproduites de belles photos de tournage, des photos de plateau et quelques photos d’exploitation US (qualifiées de « grossièrement colorisées (sic) à la main » à la page 21) et quelques belles affiches. La relecture n’est pas toujours à la hauteur, sur le plan de la syntaxe et de l’orthographe. Une méchante coquille d’orthographe en bas de la page 3 : « notammant (sic) sur son dernier film », une autre non moins méchante de conjugaison (le verbe est au subjonctif alors qu’il doit être à l’indicatif) en haut de la page 4 : « moyens matériels que requière (sic) un tel projet » ; une virgule est ajoutée inutilement entre le verbe et le complément mais une autre manque en revanche à la fin d’une énumération : « Mario Bava en profite pour lire, des romans policiers, des nouvelles horrifiques ou fantastiques des pulps (sic) ». Soit dit en passant, le terme pulp renvoie probablement à pulp fictions mais, dans tous les cas, il n’est pas français et doit être mis en italiques ou entre guillemets. Plus gênant sur le plan de l’histoire du cinéma, le titre de la chanson chantée durant le générique d’ouverture par Adriano Celentano est orthographié « Fuore » (sic) page 19 alors que n’importe quel observateur peut y lire à l’écran son titre crédité Furore (Fureur).

La Fille qui en savait trop

Bonus - 4,0 / 5

The Evil Eye (92 min. 27 sec., 1.66 compatible 16/9, N&B, VASTF) : ce montage américain exploité aux USA par le distributeur AIP, est bien inférieur à la version italienne et française. Inhabituellement, il est plus long que le montage original : c’est que son esprit est assez modifié car le distributeur a augmenté le nombre de séquences comiques. C’est un document d’histoire du cinéma, ici pour la première fois accessible au cinéphile francophone. Encore une fois la musique italienne de Roberto Nicolosi et même la chanson italienne d’ouverture interprétée par Celentano sont remplacées par une partition américaine assez neutre composée par Les Baxter. Certaines séquences furent tournées spécialement en décembre 1962 pour cette version : notamment une fin alternative comique et surréaliste, sans oublier quelques plans comiques visibles par exemple ceux dans l’avion (avant que la caméra filme Leticia Roman et son voisin séducteur).

Présentation par Olivier Père (2022, durée 26 min. environ) : comme à l’habitude soignée, précise, elle repère ici très bien les qualités propres du film : oscillation entre cauchemar et réalité, abstraction esthétique, rapport formaliste de la mise en scène à l’acteur. Sans oublier les attendues mais nécessaires remarques sur la place du titre dans l’histoire du giallo italien, son influence sur Dario Argento, sa situation dans la filmographie de Bava. Illustrée par des extraits, des photos et des affiches.

La Fille qui en savait trop

Les différentes versions du film par Bruno Terrier (2022, 13’43”) : soignée, précise, méditant sur le fait que la version américaine soit presque plus italienne en matière de comédie que la version italienne elle-même. L’oscillation entre rire et peur est une constante du cinéma fantastique mais il faut reconnaître que la version américaine charge un peu le plateau comique de la balance d’une curieuse manière. Ainsi cette scène où Leticia Roman est suivie du regard par le portrait photographique de Bava lui-même, encadré au mur : la chose est bien plus sobre dans la version italienne. Certains écrans divisés permettent de comparer intuitivement les montages. Excellent travail.

« All About the Girl : Memories of A Giallo Gem » (2014, 20’54”, VOSTF) : les cinéastes Luigi Cozzi et Richard Stanley, l’historien anglais Stephen Jones et Michael Koven reviennent sur les qualités du film, à commencer par son emploi si remarquable des extérieurs, son importance dans la constitution du « giallo » comme genre à part entière, sa mise en scène et son esthétique. Fait parfois double-emploi avec la présentation d’Olivier Père et avec le livret.

Interview de John Saxon (2007, 9’16”, VOSTF) : cet entretien provient de l’ancienne édition américaine Anchor Bay et il est intéressant sur le plan de l’histoire du cinéma. Saxon est un témoin de première main dont les souvenirs sont très vivants : il croit avoir deviné que Mario Bava était intéressé par l’actrice Leticia Roman, ce qui expliquerait sa brusque antipathie à son égard pendant le tournage. Surtout, il permet de comprendre pourquoi, au tournant de 1960, plusieurs acteurs américains émigrèrent en Europe : conditions de travail plus souples et finalement mieux payées, manière d’échapper à la crise d’Hollywood concurrencé par la TV. Fait parfois double-emploi avec le livret mais ce n’est pas grave.

La Fille qui en savait trop

Bande-annonce américaine (2’09”, 1.66 compatible 16/9, N&B, VO) : titrée The Evil Eye alors que le long-métrage de la même version est dénué de l’article The à son générique d’ouverture. État argentique médiocre. On peut y observer quelques plans de la fin alternative (John Saxon et Leticia Roman sur un téléphérique suspendus dans le vide sont témoins d’un nouveau crime, sans rapport avec l’histoire antérieure) tournée par Bava pour les USA.

Ensemble très honorable mais je regrette l’absence du commentaire audio de Tim Lucas que le cinéphile anglophone trouvait sur l’édition américaine Kino Lorber et qu’on aurait pu proposer en VOSTF à la place des présentations françaises - si précises et utiles fussent-elles - ainsi que l’absence d’une galerie affiches et photos. Cette dernière lacune est compensée partiellement par les illustrations du livret, souvent mignonnes mais ne proposant aucun jeu complet de photos d’exploitation, qu’il s’agisse des françaises, des italiennes ou des américaines. C’est en tout cas la première édition française du film compatible avec des exigences cinéphiles pointues : ne boudons pas notre plaisir.

La Fille qui en savait trop

Image - 4,0 / 5

Format 1.66 N.&B, compatible 16/9 en Full HD 1080p. Elle remplace avantageusement l’ancienne édition DVD Films sans frontières qui était certes au format respecté 1.66 mais uniquement compatible 4/3 reportée à partir d’une copie argentique en état moyen. Le générique de la version italienne (et française) est en mauvais état (notamment une hideuse rayure côté gauche durant un ou deux plans); heureusement, passé ce premier cap assez inquiétant sur le plan technique, on découvre une image somptueuse du début à la fin. La direction de la photo est de Bava : Ubaldo Terzano était son chef-opérateur mais c’est Bava qui composait plastiquement les plans.

La Fille qui en savait trop

Son - 5,0 / 5

VItalienneSTF + VF d’époque, en DTS-HD Master Audio 2.0 mono : offre nécessaire et suffisante pour le cinéphile francophone. En bonus, la VAméricaine. Le film fut, comme d’habitude en Italie, post-synchronisé en studio. Musique composée par Roberto Nicolosi et à nouveau remplacée par une composition de Les Baxter sur les copies exploitées aux USA. La belle chanson Furore chantée par Adriano Celentano est audible au générique d’ouverture sur les VI et VF d’époque, remplacée sur la version américaine. La version américaine a, en outre, coupé certains dialogues, censuré certains plans : les versions intégrales italiennes et françaises de ce titre de Bava sont donc bien préférables, une fois encore, à ses versions censurées anglaises ou américaines.

Crédits images : © Galatea, Coronet Film

Configuration de test
  • Téléviseur 4K LG Oled C7T 65" Dolby Vision
  • Panasonic BD60
  • Ampli Sony
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francis moury
Le 6 avril 2022
Le premier giallo magistralement réalisé par Bava, alliant épouvante et intrigue policière ; aussi son dernier film tourné en N&B d'une beauté plastique très sophistiquée.

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