Le Décalogue : le test complet du DVD

Dekalog

1988. Réalisé par Krzysztof Kieslowski
Avec Miroslaw Baka, Krystyna Janda et Henryk Baranowski

Édité par Editions Montparnasse

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Le 25/03/2004
Critique

Le Décalogue est né de la rencontre de deux hommes. L’un, Krzysztof Piesiewicz, est avocat de formation. L’autre, Krzysztof Kieslowski, est issu du documentaire. L’idée est simple et complexe à la fois. Il s’agit de reprendre un à un les 10 Commandements (fruit des Tables de la Loi) et de broder autour de chacun d’eux une histoire originale qui, loin d’illustrer le Commandement, ébranle le spectateur jusque dans ces certitudes. 10 moyen-métrages au format documentaire (à savoir un cinquantaine de minutes) pas un de plus ni un de moins avec pour seuls et uniques guides l’expérience de Piesiewicz (au scénario) et la soif inextinguible de connaissance de Kieslowski (derrière la caméra). Simple parce que la quête des deux hommes écarte d’emblée l’ostentatoire surnaturel et se désintéresse de toute manifestation outrageusement extraordinaires. Par conséquent exit le mysticisme prétentieux et les effets spéciaux compliqués. Complexe parce qu’il n’est de tâche plus ardue que de filmer la vie… sujet ô combien ennuyeux qui se traduit par de plates caricatures souvent pessimistes ou par d’affligeantes célébrations d’une existence telle qu’on rêverait qu’elle fût. Godard, lui-même, s’est heurté au problème plus fréquemment qu’à son tour. Résultat : un cinéma barbant qui n’a de découpage que le nom et d’acteur que le titre ronflant. Au milieu d’un fatras de turpitudes plus assommantes les unes que les autres, un perle de temps en temps, histoire de berner la critique et de lui dicter une ode pompeuse censée flatter une poignée d’usurpateurs qu’on nomme élite.

Kieslowski et son Décalogue réussissent là où bon nombre (pour ne pas dire tous) ont échoué. Humble, drôle, cruel, émouvant, Kieslowski balade cet oeil indiscret d’histoires en histoires toutes plus captivantes les unes que les autres. Leurs sujets : l’Amour, la Famille, La Mort, l’Argent… Des sujets qui nous touchent, qui nous parlent et qui éveillent en nous un incessant questionnement. Première force du Décalogue : être matière à débat. Soulever en nous la réflexion. Ne pas se laisser guider par l’affirmation. Bien au contraire, douter. Il le faut !!! Après tout, les règles sont là pour être discutées et non pour être aveuglément respectées. N’est-ce pas ce que nous enseigne la Bible et l’attitude de Jésus face aux Prêtres ? Malin, Kieslowski porte la débat sur le terrain scientifique. Ses 2 premiers décalogues chargent ainsi violemment la Science en lui opposant le hasard, le destin et pourquoi pas la fatalité. Contre toute attente, prédiction… contre tout calcul arrive ce qui n’aurait pas dû arriver. Alors la Science doit s’effacer et l’Homme reprend le dessus. Décalogues 3, 4, 6 et 7, c’est au tour de l’affection d’être bousculée. Parce qu’on s’aime, on devrait être à l’abris de tout ? Idée sotte que balaie d’un revers de main le tandem Piesiewicz / Kieslowski. Décalogue 5 et 8 (sans aucun doute les décalogues les plus réussis), la raison est égratignée. L’illogisme domine alors superbement et rend absurde une quelconque explication. C’est ainsi et pas autrement. Pourquoi ? Parce que !

En un sens, l’explication est une facilité, un piège qu’évite habilement Kieslowski. Si l’on pouvait tout expliquer, le monde ne serait pas ce qu’il est ; mystérieux, dangereux, incertain. Kieslowski a choisi de le montrer dans son absolue complexité et non de bêtement raconter. Il lui faut maîtriser alors un nombre incalculable de paramètres qui emmèneront le(s) récit(s) sur des chemins inattendus. Scénariser l’irrationnel… il fallait oser. D’autant plus que l’irrationnel condamne chaque personnage à la différence, chaque histoire à la nouveauté, chaque réaction à l’unicité. L’irrationnel occupe une place de choix au sein du Décalogue. Il en est le moteur, la source d’inspiration. Et pour entretenir ce feu sacré, chaque épisode bénéficie d’acteurs tous différents (figurants exceptés). Des acteurs polonais de grand talent qui ont su s’approprier leur personnage jusqu’à les incarner physiquement (cf Le Père dans le Décalogue 4 ou la Femme dans le Décalogue 2). Empruntés, hagards, vicieux, pas un des personnages ne rappelle le précédent. Et derrière le personnage, difficile d’imaginer l’acteur. Ici le réel se confond avec la fiction, le cinéma devient vie. Pourtant le décor est le même : Varsovie. Mais là encore, de multiples perspectives toutes dissemblables d’un film à l’autre eu égard au choix de chefs opérateurs et de cameramen différents.

A travers cette dissemblance entre les décalogues, Kieslowski parvient à enraciner profondément l’irrationnel au coeur de l’oeuvre. Avec le décalogue 5, il parvient même à lui faire atteindre son paroxysme. Economie du verbe, maestria des images. Dans un atmosphère glauque et saturée, Kieslowski dessine l’irrationnel et lui donne un nom : l’âme humaine. Insondable, impénétrable, elle est capable de l’Amour le plus pur comme de l’Horreur la plus écoeurante. Comment ne pas être touché par l’un et l’autre visages ? Comment ne pas les associer à ces deux catégories de pulsions qui nous animent ? Eros et Tanatos. Eros : pulsion d’Amour et de Vie. Tanatos : pulsions de Haine et de Mort. Décalogue 5 : un jeune tue sans raison apparente un chauffeur de taxi. Condamné à mort, il sera pendu. Avant d’être pendu, il décrira ce lien intime qui a amené Eros à engendrer Tanatos. On imagine sans peine quelle atmosphère a pu régner dans la salle cannoise lors de la projection : Pourquoi ne peut-on pas l’arrêter au moment même où il continue de s’acharner sur ce brave homme ? Pourquoi un tel acte, un tel sacrifice ? Pourquoi, sachant en détail ce qu’il a fait, ne veut-on pas qu’il meurt ? Au décalogue 5, Kieslowski gifle le spectateur en lui renvoyant ce qu’il est. Un tueur amoureux, un malheureux insatisfait… bref un être faible soumis à la passion et au désir.  » Ce que je cherche, ajoutera le cinéaste, ne se trouve ni dans les actes, ni dans les événements, mais quelque part au plus profond de l’Homme. C’est là qu’un jour j’aimerais aller avec ma caméra « . Si, selon lui, il n’a pas été exaucé, il est parmi tous les cinéastes celui qui s’en est le plus approché.

Réfutant l’acquis (décalogue 9 et 10), les dogmes et les doctrines, Kieslowski libère l’Homme de tout contrainte et de tout système pour lui opposer ses seuls choix. Logique puisque l’irrationnel est intimement lié au choix. Une conduite qui lui aura valu le surnom de  » franc-tireur « . Troquons-le pour celui d’observateur ou mieux encore de chercheur. Social malgré lui, iconoclaste par accident, le cinéaste laisse en héritage l’oeuvre cinématographique la plus aboutie qui soit sur l’Homme et la nature humaine. Un testament brillant, poignant, honnête, sans préjugés ni idéaux. C’est sans doute ce qui donne au Premier contact avec le Décalogue cette sensation d’inoubliable.

Généralités - 4,0 / 5

Les éditions Montparnasse apportent toujours un soin particulier (tant en termes techniques qu’artistiques) à la confection de leurs DVD collectors. De fait, ces éditions déjà au-dessus de la moyenne (puisque collectors) bénéficient toutes sans exception d’un niveau de qualité bien supérieur à celles que l’on trouve dans le commerce. Le Décalogue n’échappe heureusement pas à la règle !!! Il se situe même un cran au-dessus des collectors Editions Montparnasse.

Image et son entièrement remasterisés haute définition, l’édition ne se contente pas de verser dans une académique restauration. Elle adjoint deux catégories de bonus : Ceux concernant le Décalogue à proprement parler et ceux concernant son réalisateur. Interviennent alors une série de documentaires tous plus intéressants les uns que les autres.

Avec force analyses, interviews, comparaisons et images d’archives, l’éditeur, sous la direction éditoriale de Gérard Pangon, parvient à positionner le Décalogue dans le parcours du cinéaste et rapporter très clairement les conditions dans laquelle l’oeuvre est née. C’est bien simple ! Après avoir visionné tous les bonus de cette opulente édition, vous saurez tout ce qu’il faut savoir à propos du Décalogue. De quoi débattre des journées entières. A signaler enfin, le très sobre et très luxueux coffret cartonné qui recèle en son sein les 4 inestimables DVD.

Bonus - 4,0 / 5

Un disque presque entièrement consacré au bonus. C’est l’incontestable point fort de l’édition DVD. Un véritable point d’orgue très intelligemment orchestré et mis en image sous la direction de Gérard Pangon. Passionné et passionnant, l’homme nous invite à entrer dans les coulisses de l’oeuvre fleuve. Comment ? Le plus simplement du monde! En opérant une judicieuse dichotomie entre les suppléments. D’abord, cerner la richesse du Décalogue au travers d’analyses, de discussions, d’abécédaires. Ensuite, découvrir l’univers du cinéaste au travers d’images d’archives, d’une biographie, d’une filmographie et d’un court-métrage. Ainsi, la complexité du Décalogue et de l’approche Kieslowskienne s’efface devant la simplicité avec laquelle Gérard Pangon nous invite à les aborder. Une perspective qui force le respect et suscite l’intérêt.

Introduction au Décalogue de Gérard Pangon (2’17)

Concise pour laisser place à l’oeuvre, cette brève introduction de Gérard Pangon nous incite à regarder avant tout le Décalogue avec des yeux d’enfants. De ceux qui découvrent le monde avec naïveté et sans aucune arrière-pensée. Unique objectif : inviter le spectateur à réagir simplement, épidermiquement face au situations décrites. On est bien d’accord ; faire réagir le spectateur est la fonction première du cinéma ! L’introduction de Gérard Pangon a le mérite de le souligner avec subtilité.

Traversée du Décalogue en 6 thématique (41’52)

Voilà la pièce de résistance du DVD. Gérard Pangon y extrait les scènes clés du Décalogue afin de mettre en lumière les thèmes chers à Kieslowski. Derrière ces thèmes, en filigrane, les secrets de fabrication de l’oeuvre. Vous aurez la possibilité de les visionner un à un ou dans leur intégralité comme suit :

1 L’Observateur muet : l’oeil de la conscience au moment du choix
2 Le verre, les vitres et les écrans : comment briser le regard pour accentuer le doute
3 Le liquide : la mobilité des jugements et des sentiments
4 Les diagonales : comment frôler un autre destin
5 Les jeux d’optique : comment remettre en cause la manière de voir
6 Du documentaire au fantastique : comment évoquer la métaphysique sans en avoir l’air

On peut difficilement faire plus simple, plus complet et plus intéressant.


Le Guichet : court-métrage de Krzysztof Kieslowski (5’30)

Superbement remasterisé,  » le Guichet  » est l’un des premiers courts-métrages réalisés par le cinéaste. Il est aussi celui qui est le plus profondément ancré ancré dans l’univers de Kieslowski. Le cinéaste y fait montre d’un cadre soigné, d’un découpage déjà très élaboré et d’une parfaite maîtrise de la lumière à travers un noir et blanc éloquent. Un savoir-faire au service d’un sujet polémique et social : l’octroi des retraites par le gouvernement. En quelques plans appuyés sur ce guichet, symbole du régime communiste polonais, Kieslowski hurle son mépris et dénonce un système absurde, cruel et foncièrement déshumanisant. Ceux qui ont eu la chance de le découvrir, en 1966, ont pu les premiers assister à la naissance d’un documentariste engagé et d’un cinéaste de talent.

De la morale de la Loi à la morale de la Forme (16’32)

Vincent Amiel vient prêter main forte à Gérard Pangon. En toute simplicité avec force exemples et anecdotes, les deux hommes dessinent les grands traits du Décalogue. Certaines vérités sont lâchées. Les deux hommes parlent de détournement des 10 commandements mais également de distanciation vis-à-vis du régime communiste. Ils concluent au rejet épidermique du cinéaste pour toute forme de système et exacerbent son militantisme pour une morale pragmatique. Posément, sans admiration feinte ni obséquiosité, l’entretien se terminera comme il a commencé. Par la volonté de voir et de revoir l’objet de la discussion. Seule la vision du Décalogue est importante pour les deux hommes. Le reste n’est que littérature ! Encore un bonus méritant…

100 questions à Krzysztof Kieslowski (14’01)

C’est au tour de la  » star  » d’entrer en scène. Dénomination volontairement provocatrice lorsqu’on sait l’aversion du cinéaste pour ce genre d’exercice. Il s’agit de répondre, à l’occasion d’une émission télévisée, aux questions de critiques et de spectateurs venus interpeller Kieslowski sur son oeuvre. Du Décalogue, on verse très vite dans l’univers puis dans l’approche du réalisateur, décidément plus doué derrière que devant la caméra. La plupart des propos tenus par Kieslowski viennent attester de l’exactitude de ceux tenus par Gérard Pangon à son égard ainsi qu’à l’égard de son oeuvre. On retiendra de l’ensemble la formidable passion que peut avoir Kieslowski pour le 7ème Art et l’incroyable précision avec laquelle il décrit ce qu’il a ressenti, filmé et voulu obtenir. Itinéraire d’un cinéaste déterminé…

Kieslowski cinéaste par Gérard Pangon (9’46)

Malgré l’exhaustivité des précédents documentaires, Kieslowski et son oeuvre sont un sujet inépuisable. Gérard Pangon poursuit de narrer de nouvelles anecdotes concernant le cinéaste et ses films. A travers cet instructif documentaire, on découvre un homme simple, avide d’intimité avec le spectateur, foncièrement aimable avec ses acteurs (chose rare pour être soulignée), porté sur la suggestion plus que sur l’ordre. Un cinéaste qui avait su, malgré ses nombreux prix, demeurer humble et que ses détracteurs, bien en peine de l’atteindre, qualifiaient de  » franc-tireur « . Emane du documentaire cette sensation de pénétrer l’intimité du cinéaste avec tout le respect et la pudeur qui s’imposent. Laissons Gérard Pangon faire, il le fait si bien !

Le Décalogue de A à Z, abécédaire + filmographie de Krzysztof Kieslowski

Ces deux parties, bien qu’intéressantes, manquent d’une certaine interactivité. Des liens au film auraient pu être créés, des extraits d’autres oeuvres auraient pu être insérés. L’ensemble demeure un peu trop classique. Mis à part cela, l’abécédaire est une mine d’information qui vous amènera, sans aucun doute, à copnsidérer le décalogue sous un autre angle. Ponts et liens en font une oeuvre méticuleuse, pétrie de symboles. A consulter !

Image - 4,0 / 5

La remasterisation sérieuse montre ostensiblement le soin apporté par l’éditeur dans ce domaine. Niveau Image, c’est un quasi sans faute. Je dis bien quasi puisque demeurent de temps à autre quelques points blancs et rayures sans doute imputables au poids des ans. A noter que le décalogue 10 est zébré d’une multitude de rayures de couleurs qu’une remasterisation encore plus poussée aurait pris soin d’éviter. Ces défauts, dont certaines oeuvres bien plus anciennes sont exemptes (à noter que le Décalogue n’a que 16 ans), viennent assombrir quelque peu notre plaisir. Toutefois, l’ensemble de très bonne qualité permet de redécouvrir pleinement l’oeuvre phare de Kieslowski

Niveau contraste, l’éditeur a fait l’effort de les pousser de temps à autres à leur paroxysme. Le travail sur le décalogue 5 est admirable est traduit entièrement la volonté du cinéaste de placer les faits dans une atmosphère verdâtre et jaunâtre, sentant le souffre et la saturation. Décalogue parmi les décalogues, l’histoire de Jacek vibre d’une atmosphère fantastique fidèle à l’approche à la fois surréaliste et naturaliste du cinéaste. Chaque décalogue (excepté le 10) affiche un transfert impeccable, repectueux de la lumière et de l’atmosphère voulue… histoire de rendre hommage à l’approche polymorphique d’un Kieslowski au sommet de son Art… le 7ème !

Son - 4,0 / 5

Niveau son, le Décalogue est une réussite absolue ! Au lieu de multiplier les pistes et barder ses indications techniques de formats aux noms exotiques, l’éditeur a judicieusement concentré ses efforts sur un seul et unique format sonore ; le mono. Malgré un inévitable monopole de l’enceinte centrale, le mixage ne manque ni de nuances ni de dynamisme. Les voix sont claires et parfaitement détachées, la musique présente tant dans les graves que dans les aigus. Quant au bruitage, il saupoudre avec justesse un inquiétant et singulier quotidien.

L’éditeur impose la VOST. Tant mieux ! Ce faisant, il privilégie ainsi l’harmonie des voix polonaises. La musicalité des voix féminines et le timbre inquiet des voix masculines ajoutent à la profonde humanité qui se dégage du mixage. Le doublage en studio, quel qu’en soit le niveau de qualité, aurait desservi le point de vue réaliste du Décalogue. Une fois encore, VOST sinon rien !!!

Excellente projection… bonnes discussions… bon DVD !

Configuration de test
  • Téléviseur 16/9 Rétroprojecteur Toshiba 43PH14P
  • Toshiba SD-330ES
  • Onkyo TX-DS797
  • système d'enceinte 5.1 Triangle
Note du disque
Avis

Moyenne

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Philippe Gautreau
Le 7 mars 2017
Le Décalogue, un cycle de longs métrages réalisé en Pologne avant l’effondrement du bloc soviétique, est le chef-d’œuvre intemporel et universel de Krzysztof Kieslowski, indisponible depuis plusieurs années. Un vide comblé par cette magnifique édition, la première en haute définition, complétée par des bonus inédits.

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